«
Malheureux qui buvez le fiel jusqu'à la lie,
Dans le calice amer que vous tend la pitié;
Qui, courbés sous le poids de votre ignominie,
Inclinez vers la terre un front humilié!
Victimes que la mort abandonne à la vie!
Si le ciel m'eût ouvert les portes du bonheur,
Vous affranchir du joug dont sa main vous accable,
Eut été le devoir le plus cher à mon cœur.
Eh! quel est le mortel sauvage, inexorable,
Qui peut être insensible aux cris de la douleur,
Qui peut voir, sans frémir, les maux de son semblable?
Philosophe orgueilleux qui ne vis que pour toi!
Si l'esprit de système étouffe la nature,
Porte au fond des déserts cet esprit que j'abjure;
Il faut nous entraider: c'est la première loi.
Ah! s'il est un bonheur, sur la terre où nous sommes,
Comparable au bonheur d'avoir servi les hommes,
Il vient, n'en doutons pas, de l'espoir généreux
De pouvoir faire encor ce qu'on a fait pour eux.
Le riche n'entend point cette voix formidable
Qui crie à tout le genre humain:
» Tel s'élevé aujourd'hui qui rampera demain;
» Tel qu'on appelle heureux, est le moins misérable.»
Usé par les plaisirs, sans vigueur, sans ressors,
Son cœur est aussi froid que la cendre des morts.
Assis près d'une table en voluptés féconde,
Dans la bruyante ivresse où plonge un long festin,
Croit-il qu'on souffre ailleurs, et qu'il soit dans le monde
Un seul infortuné qui périsse de faim?
Sait-il si l'on gémit dans ces retraites sombres,
Où la pâle indigence étale ses horreurs,
Où loin de l'œil mortel, dans l'épaisseur des ombres,
Le pauvre en liberté se nourrit de ses pleurs?
Je m'arrête... à ces traits l'humanité murmure;
La plume échappe de ma main:
Homme, qui que tu sois, frémis, si la nature
A jamais parlé dans ton sein;
Vois ces enfants penchés dans les bras de leur père,
Dévorer en pleurant le pain de la misère,
Sortir avec la faim de ce triste repas,
Et prosternés dans la poussière,
Bénir ce Dieu que tant d'ingrats
Osent dans leur bonheur ne reconnaître pas.
Des caprices du fort, quel exemple terrible!
Ô riche! en cet état, contemple tes égaux ;
Viens! l'homme le plus dur, à l'école des maux,
Doit apprendre sans doute à devenir sensible.
Périsse le cruel qui ne daigna jamais
Tendre à celui qui souffre une main secourable,
Qui jamais ne connut la joie inaltérable
Que dans l'âme du juste enfantent les bienfaits !
Eh ! quel spectacle est préférable
Au spectacle touchant des heureux qu'on a faits ?
Quel plaisir de ne voir que des cœurs satisfaits
Dont la reconnaissance a fait naître l'hommage,
De songer qu'ils vivent en paix,
Et que leur paix est notre ouvrage!
Opulent Sybarite ! écoute tes flatteurs;
Ils te fatigueront : l'orgueil même s'en lasse;
Parcours tous ces plaisirs que la fortune entasse:
Le poison du dégoût corrompra leurs douceurs.
Mais cours aider ton frère au sein de la disgrâce;
Que l'orphelin te voie, et qu'il sèche ses pleurs;
Donne au pauvre son pain; donne au faible un asyle;
Ouvre ton âme aride au plaisir d'être utile;
Tente une fois du moins de faire des heureux...
Va! tu ne peux risquer que de l'être comme eux.
Qu’il est grand, qu'il est beau de se dire à soi-même:
» Je règne sur les cœurs, on me respecte, on m'aime!
» J'entends de tous côtés le nom de bienfaiteur
» Avec mon nom chéri voler de bouche en bouche;
» Et les infortunés, dont le destin me touche,
» Ranimés par mes soins, renaissent au bonheur. »
S'il arrive qu'un jour ma fierté s'avilisse,
O Dieu! fais que je meure, et finis mon supplice!
Mais si je dois sentir la douce volupté
D'arracher au trépas un seul de mes semblables,
Être conservateur! s'il est des misérables
Que je puisse conduire à la félicité,
Éloigne ma dernière aurore!
Qu'ai-je fait pour l'humanité?
Hélas! dans un seul cœur à peine ai-je existé;
À peine ai-je vécu... laisse-moi vivre encore !