«
Je t’invoque, Aréthuse ! ô toi ! qui sur tes bords,
Du Pasteur de Sicile anima les accords !
Prête-moi de ses chants la douceur immortelle !
À mon ami Gallus, je consacre mes vers :
Puissent-ils parvenir jusqu’à son infidèle,
Et puisse ton eau pure, en coulant sous les mers,
Jamais ne se confondre au sein des flots amers !
Tandis que mes brebis paissent l’herbe nouvelle,
Je chanterai Gallus et sa flamme cruelle :
L’écho des bois m’entend, il redit tous les airs.
Naïades ! quels réduits vous cachaient sa disgrâce,
Quand d’un indigne amour il expirait frappé ?
De vos pas écartés nous ne vîmes la trace,
Ni sur les hauts sommets du Pinde et du Parnasse,
Ni sur les bords fleuris de l’onde Aganippé.
Les lauriers, les buissons, les pins du Mont Ménale,
Ont arrosé de pleurs sa cime pastorale :
Le Licée a gémi, quand Gallus a paru
Sur un rocher désert tristement étendu
Auprès de ses agneaux qui, refusant de paître,
Semblaient s’associer aux peines de leur maître.
Il fut environné d’un cercle de pasteurs ;
On voyait accourir tout ce peuple en alarmes :
Tous répétaient : pourquoi d’inutiles douleurs ?
Apollon s’approcha : quelles folles ardeurs !
Lycoris, lui dit-il, cet objet de tes larmes,
Brave pour ton rival et la neige et les armes.
Silvain parut aussi, le front couvert de fleurs,
Secouant dans ses mains des tiges verdoyantes.
Pan s’offrit, coloré de mûres éclatantes :
Trêve au regrets, dit-il ! l’Amour rit de nos pleurs :
Ils plaisent au cruel, comme l’onde aux rivages,
Et la fleur de Cytise aux abeilles volages.
Bergers, leur répondit ce malheureux amant,
Derniers imitateurs de l’antique harmonie,
Vous conterez ma peine aux monts de l’Arcadie.
Ô ! que ma cendre un jour dormirait mollement,
Si vos flûtes chantaient mon amoureux tourment.
Ô ! que n’ai habité cette heureuse retraite,
Vendangé vos raisins, ou conduit vos troupeaux !
J’aurais peut-être aimé Philis ou Silvarette :
Brunis par le Soleil, leurs traits sont-ils moins beaux ?
Le lys n’efface point la sombre violette.
Nonchalamment couché parmi des pampres verts,
Auprès de mes amours je passerais ma vie ;
Silvarette, pour moi, cadencerait des airs ;
Philis me cueillerait les fleurs de la prairie…
Ah ! reviens, Lycoris ! que je vive avec toi !
Qu’avec toi je vieillisse, auprès de ces fontaines,
À l’ombre de ces bois, sur l’émail de ces plaines !
Que je serais heureux d’y posséder ta foi !
Mais dans les champs de Mars, un fol amour t’appelle,
Et loin de ta patrie (ô malheur trop certain !)
Tu cours, sans moi, cruelle, aux bords glacés du Rhin,
Sur les Alpes qu’entoure une neige éternelle.
Ah ! puissent t’épargner les rigoureux frimas,
Et les glaces mollir sous tes pieds délicats !
Pour moi, j’habiterai ce rivage tranquille ;
Là, sur le chalumeau du Berger de Sicile,
Des antiques Pasteurs je redirai les airs,
Des hôtes de ces bois je veux chercher l’asile,
Et cacher ma douleur au fond de leurs déserts.
Sur les arbres naissants je graverai mes vers ;
Tous les jours, je verrai ces écorces fidèles
S’accroître, et mes amours s’accroîtront avec elles.
J’irai sur le Ménale, et dans ses antres frais ;
Les Nymphes de mes pas deviendront les compagnes ;
Souvent, je percerai d’inévitables traits
Le sanglier farouche, errant dans les campagnes ;
Secondé de mes chiens, dans le plus froid des mois,
Du mont Parthénien j’assiégerai les bois.
Il me semble courir sur ces roches désertes ;
Mes cris frappent au loin ces bois retentissants ;
Mes traits volent… que dis-je ? ah ! secours impuissants !
Comme si ces travaux me payaient de mes pertes !
Comme s’ils apaisaient la fièvre de mes sens !
Des bois et des chansons, déjà mon goût se lasse.
Adieu, forêts, adieu !... qu’importe ce séjour ?
Peut-on changer de cœur comme on change de place ?
Quand l’Hèbre m’eût versé ses flots chargés de glace,
Quand j’aurais pénétré les neiges de la Thrace,
Ou quand sous le tropique, en butte aux feux du jour,
De mes troupeaux mourants j’aurais suivi la trace,
Il faut aimer ; tout aime, et je cède à l’amour.
« Muses ! voilà les vers que je faisais entendre,
Tandis que sous mes doigts j’entrelaçais l’osier ;
Portez-les à Gallus, à l’ami le plus tendre,
Pour qui, de jour en jour, je sens mon cœur s’étendre,
Comme, au retour des fleurs, croît un jeune alisier.
Levons-nous : du genièvre il faut redouter l’ombre
Elle nuit à nos chants comme aux fruits des vergers.
Brebis ! quittez la plaine ; elle devient plus sombre,
Et l’étoile du soir a chassé les Bergers.