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L'immortalité

Nicolas Germain Léonard · 1771 · Préromantisme · 18e siècle
«
Quel silence effrayant règne sous ces rameaux !... Je vois dans leur enceinte un Temple solitaire Que la lune blanchit de sa pâle lumière, Jour lugubre et pareil aux lampes des tombeaux. On dirait que du fond de sa triste masure, La terreur qui l’habite élève un long murmure ; Près de ses murs déserts, est le champ de la mort, Où l’homme se repose au terme de son sort : Un tilleul, au milieu de la froide assemblée, Étend de toutes parts son épaisse feuillée ; Il est environné des sépulcres nombreux, Qui, sous la pierre brute, enferment nos aïeux. Quelques bouquets d’absinthe et la sèche immortelle Couvrent peut-être ici d’honnêtes Laboureurs : Là, sans doute, les mains de quelque Amant fidèle Au cercueil d’une Amante ont déposé ces fleurs. Voilà donc cet abîme où tombent les grandeurs, La fortune, les rangs, tout le lustre éphémère Que la vanité fit pour masquer la misère ! C’est ici que la vie abaisse son rideau, Que le Pâtre et le Roi confondent leur poussière, Quand ils sont descendus dans la nuit du tombeau ! L’homme superbe a dit : « Tout est sous ma puissance ; « Roi souverain du globe où je pose mes pieds, « Je vois ses habitants m’obéir en silence, « Et courber sous mon joug leurs fronts humiliés : « Devant moi disparaît leur obscure existence. » Assemblage étonnant d’orgueil et de besoins ! De ton pouvoir suprême où sont donc les témoins ? Avant que le plaisir, ce principe de l’être, Eût réuni deux cœurs attirés par l’amour, Tu n’étais rien encor ; tu pouvais ne pas être : Le hasard, non le choix, te fit paraître au jour ; Tu connus les douleurs, en ouvrant ta carrière : Déjà tes faibles bras s’étendaient vers autrui, Et dans le sentiment qu’enfantait ta misère, Ta voix tendre et plaintive implorait son appui. Tu respires ! tu vis ! mais la terre barbare, Des biens qu’elle prodigue, est pour toi seul avare : L’eau coule de ton front, pour arroser son sein, Et ce n’est qu’à ce prix qu’elle enrichit ta main. Des climats, des saisons, tu ressens l’inclémence, Et les feux de la ligne, et les glaces du nord ; Les peines, les plaisirs, usent ton existence, Et la vie est pour toi le germe de la mort. La mort !... ah ! que ce mot fait frémir la nature ! Humiliant tableau qui confond notre orgueil ! Tristement accablé sous les maux qu’il endure, Ce Monarque se traîne au bord de son cercueil : Prête à le renverser, déjà la faux cruelle, De son frêle édifice ébranle les ressorts ; Déjà son cœur s’éteint, et sa raison chancelle ; Ses sens sont émoussés ; l’âge a glacé son corps : Il va tomber enfin dans la nuit éternelle… L’infortuné frissonne, et son dernier moment Marqué par des regrets, fait encor son tourment ! Quelle voix a passé dans mon âme attendrie ? Ciel ! qui peut habiter ces monuments poudreux ?… C’est l’Immortalité, c’est elle qui me crie : « Souffre sans murmurer les peines de la vie ; « Attends ; le terme avance, et tu seras heureux. « Tout périt emporté par le torrent de l’âge : « Sur ses flots destructeurs l’âme seule surnage ; « Et parmi les débris épars dans l’univers, « Sublime, inaccessible aux efforts de l’orage, « Elle s’éleva en paix vers le trône des airs. » Est-il vrai ? N’est-ce point une vaine espérance Qui mêle ses douceurs à nos regrets amers ? Ô jour trois fois heureux ! jour de la renaissance ! Je vous reverrai donc, vous qui m’étiez si chers ! En se reconnaissant, on sourit, on s’embrasse : L’ami par à l’ami ; l’époux à sa moitié. Du séjour de la gloire, on regarde en pitié Les erreurs qui du monde inondent la surface ; On gémit de la nuit dont on était couvert, De la fausse lueur que l’on prenait pour guide, Et de ces riens pompeux dont on était avide. Ah ! m’écriai-je alors, que j’ai longtemps souffert ! Je poursuivais des biens qui sont une chimère ; Je cherchais loin de moi le repos, le plaisir, Et je les voyais fuir comme une ombre légère Au moment où mes bras s’ouvraient pour les saisir. Des Maîtres cependant on instruit mon enfance : Eh ! que m’apprenaient-ils ? la science des mots, L’art de faire valoir des raisonnements faux, Celui de bien parler, sans avoir d’éloquence. Ainsi dans les ennuis, le dégoût, les travaux, J’ai vu de mes beaux jours périr la jouissance. Mais bientôt dans mon âme ivre d’ambition, Des plus contraires vœux s’éleva le tumulte ; Avide et fatigué de la possession, A mille objets nouveaux j’allais porter mon culte. Créé pour le bonheur et pour la vérité, Mais toujours mécontent de ma félicité, Et des pâles éclairs que la raison fait naître, Je ne me lassais point, dans mon activité, D’aspirer à jouir, ni de vouloir connaître. L’opinion, l’usage, et le monde, et ses lois, Dans le cœur de mes ans, m’ont fait changer cent fois De sentiment, de goûts, de mœurs et de système ; D’absurdes préjugés déterminaient mon choix, Et mon cœur un seul jour ne fut jamais lui-même. C’est maintenant qu’épris de l’éclat de mon sort, Fier de n’avoir que Dieu pour arbitre et pour maître, Et sorti triomphant des gouffres de la mort, Je commence à sentir la grandeur de mon être. Je contemple de loin ces orageuses mers, Où les humains errants, sans boussole et sans guide, N’opposent qu’une barque à l’élément perfide, Et des bras harassés sous le poids de leurs fers. Tels seront mes discours, et déployant mes ailes, J’irai me joindre alors aux troupes immortelles. Je verrai La Fontaine, Ovide, Anacréon, Et Pétrarque et Tibulle, et le doux Fénelon. Père de l’harmonie ! ô grand homme ! ô Racine ! Quel charme ton aspect me fera ressentir ! J’arroserai ton sein des larmes de plaisir, Qu’excitent les accents de ta lyre divine. Nous verrons dans ces lieux renaître nos beaux jours ; Ô mon Eglé ! nos cœurs se rejoindront encore : Nous recevrons des mains d’un père que j’adore, Le myrte réservé pour les tendres amours. Ce bienfaiteur du monde aurait-il des supplices Pour qui, toujours paré des roses du printemps, Et donnant à son cœur d’innocentes délices, Dans son rapide vol à su fixer le temps ? Peut-il être ici-bas un soin plus légitime Que de semer de fleurs les bords du noir abîme, Où se plonge, en tremblant, le mortel éperdu ? Hélas ! si du plaisir on ose faire un crime, À quel âge certain connaît-on la vertu ?

Notes

Recueil: Poésies pastorales. Note: Idylle dixième du livre premier. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1090874q/f61.item

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