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J‘ai longtemps cherché le bonheur :
J’ai connu des humains les faveurs mensongères,
Et l’espoir entouré de brillantes chimères,
Et le chagrin réel, et le plaisir trompeur.
Aujourd’hui qu’une humble fortune
Assure ma félicité,
Ô ciel ! si ma voix t’importune,
Si quelquefois encor j’implore ta bonté,
Permets que le jus de mes treilles,
Tous les ans baigne mon pressoir,
Que mes fruits abondants garnissent mes corbeilles,
Et que chaque moisson surpasse mon espoir !
Devant ma solitude humblement décorée,
Des jasmins odorants formeront des berceaux ;
Sur ses murs couverts d’arbrisseaux,
Je cueillerai la pêche et la prune azurée :
Près de là, sur un tertre ombragé d’amandiers,
Un ruisseau répandra son onde fugitive ;
La timide colombe et l’essaim des ramiers,
Pour se désaltérer, descendront sur sa rive ;
Mille oiseaux attirés dans ce riant séjour,
Viendront des bois et des campagnes,
Gazouiller pendant tout le jour,
Et d’une branche à l’autre appeler leurs compagnes.
Heureux et jouissant d’un tranquille repos,
Tantôt, sur mes rochers sauvages,
Je verrai grimper les chevreaux
Et les béliers bondir dans mes gras pâturages ;
Tantôt l’œil égaré sur la plaine des mers,
Je verrai les Tritons dans ces routes liquides,
Poursuivre, en se jouant, les blondes Néréides,
Et le char de Phébus quitter les flots amers.
Au premier rayon de l’aurore,
Sur les coteaux fleuris que sa pourpre colore,
J’irai me parfumer des vapeurs du matin ;
Ou vers le haut du jour, dans mes forêts profondes,
Guidé par le ruisseau qui se perd dans leur sein,
J’entendrai le doux bruit du zéphyr et des ondes.
Vous le savez, grands Dieux ! je ne demande pas
L’or qui du nouveau monde enrichit les climats ;
La médiocrité suffit aux vœux du sage :
Mais que ma jeune Amante accompagne mes pas ;
Que je puisse, auprès d’elle assis sur ce rivage,
En regardant les flots, la tenir dans mes bras ;
Que mollement bercé sur ma couche paisible,
Je goûte un doux sommeil, au bruit de l’aquilon ;
Que je chante gaîment, quand l’ouragan terrible
Verse un torrent de pluie autour de ma maison.
Je veux, dans mon champêtre asile,
Planter la tendre vigne et greffer mes pommiers,
Presser de l’aiguillon le bœuf lourd et tranquille,
Et, la serpe à la main, tailler mes espaliers.
Ma flûte appellera le chevreau téméraire,
Si, loin de mes troupeaux, je le vois s’écarter :
Il me sera doux d’emporter
Le jeune et faible agneau délaissé par sa mère.
Ô vous, Amants de l’âge d’or !
Habitants fortunés des paisibles campagnes !
Vous ne connaissiez de trésor
Que les bois, les vergers, les champs et vos campagnes.
Vous donniez des raisins, des lys éblouissants,
Des violettes printanières,
Qui brillaient sur l’osier tissu par vos Bergères ;
Et pour ces rustiques présents,
Au fond des antres solitaires,
L’Amour vous réservait des baisers innocents.
Une Nymphe avait pour parure
Sa pudeur et sa nudité :
On ne savait point l’art de farder la nature
Et de déguiser la beauté.
Sous le règne aimable d'Astrée,
L’homme voyait les Dieux, jaloux de son bonheur,
Descendre jusqu’à lui, du sein de l'empirée :
Apollon même était Pasteur.
Vivons pour nous, Doris, et bravons le vulgaire ;
Que l'Univers me blâme, et que je sois heureux !
Je ne rougirai point d’habiter ma chaumière,
De garder mes troupeaux, et d’atteler mes bœufs,
Et d'enfoncer le soc dans la plaine légère.
Eh ! quel ambitieux, épris de vains lauriers,
S’il pouvait posséder tes charmes,
Oserait préférer le tumulte des armes
Et le champ de carnage où volent les guerriers ?
Qu’il traîne, ah ! j’y consens, leur dépouille sanglante ;
Qu’à son char de triomphe il enchaîne des Rois !
Moi, quand mon cœur battra pour la dernière fois,
Je presserai ta main, d’une main défaillante.
Qu’il devienne opulent, celui qui fend les mers
Pour fatiguer ses jours sur de lointains rivages !
Je veux vieillir dans ces déserts,
Et je bornerai mes voyages
À parcourir les bords des ruisseaux toujours clairs,
Ou ces vallons, ou ces bocages.
Si de nos ans légers l’or prolongeait le cours,
Je voudrais l’amasser avec un soin avare,
Et, près de descendre au Ténare,
Le donner à la mort, pour racheter mes jours.
Mais si la fortune éphémère
Ne peut reculer nos tombeaux,
Irai-je abandonner mes tranquilles berceaux
Et le bonheur de ne rien faire,
Pour m’occuper sans fruit de pénibles travaux ?
Faut-il, pour un peu de fumée,
À l’inconstante renommée
Vendre follement mon repos ?
Faut-il, pour découvrir des vérités nouvelles,
M’élancer, comme Icare, aux campagnes des airs,
Et quitter les routes mortelles
Pour aller tomber dans les mers ?
Que me sert de franchir, dans mon vol téméraire,
Le mur qu’entre elle et moi la nature a placé ;
De savoir si jadis le monde a commencé,
S’il doit s’écrouler en poussière,
Et si tout va se perdre au sein de la matière ;
Et s’il est un pays où brûlent les Titans,
Où la fière Alecto fait siffler ses serpents,
Où l’on entend hurler les gueules de Cerbère ?
Oh ! que j’aime bien mieux, à l’ombre des forêts,
Couché sur la mousse légère,
Dans une coupe de fougère
Verser un nectar doux et frais !
Tandis que je bois à longs traits,
Le char du Dieu de la lumière
S’élève au céleste palais,
Et dans sa course passagère
Le temps emporte mes regrets.
Un jour, je n’aurai plus qu’un reste de moi-même :
Un jour, engourdi par les ans,
Je craindrai d’avouer que j’aime,
Et la troupe des Ris fuira mes cheveux blancs :
Alors en vain l’on vous rappelle,
Jeunesse, amour, plaisir, jeux folâtres et doux !
Alors d’une main qui chancelle,
On cherche à réparer l’affront du temps jaloux,
Et tristement on renouvelle
L’histoire de Baucis et de son vieil époux.
Et vous, charmantes sœurs, vous que j’ai caressées !
Muses ! vous cesserez de répondre à ma voix :
Ma verve doit tarir dans mes veines glacées,
Et mon luth amoureux discorder sous mes doigts.
Jouissons de l’heure présente,
Sans nous inquiéter des maux de l’avenir :
Quand mes yeux auront vu finir
Ces jours délicieux où tu fus mon amante,
J’en chérirai le souvenir.