«
Qu’on élève aux conquérants
De superbes mausolées!
Que les Muses désolées
Pleurent la mort des tyrans !
Constant, c’est toi que je chante,
C’est pour ton ombre innocente
Que mon encens va fumer ;
Ami généreux et tendre,
Les cœurs qui savent aimer
Doivent des fleurs à ta cendre.
L’homme n’est roi que de nom.
Quel trône a-t-il en partage ?
Il est fier de l’avantage
Que lui donne la raison ;
Mais cet esclave des vices,
Vil jouet de leurs caprices,
Ne fait que changer d’erreur,
Quand les brutes plus sensées
Suivent les lois du bonheur
Que l’instinct leur a tracées.
Ô toi, compagnon chéri
De mes fraiches promenades,
Combien de fois les Dryades
À ton approche ont souri,
Lorsque dès l’aube vermeille,
Gai, sautant, dressant l’oreille,
Dans tes folâtres ébats,
Tu courais sur l’herbe humide,
Tantôt guidé par mes pas,
Tantôt me servant de guide !
Dans les jours de mon printemps
Je crus aux serments des belles,
Je crus aux amis fidèles,
Et fus instruit par le temps :
Faux, légers dans leurs tendresses,
Mes amis et mes maîtresses
M’ont quitté dans le malheur ;
De cette foule commune
Toi seul restas à mon cœur,
Et partageas ma fortune.
Je t’avais auprès de moi
Dans le cours de mes voyages ;
Dans les lieux les plus sauvages
Je sommeillais sur ta foi.
Fier de protéger ma couche,
Tu t’armais d’un œil farouche,
Et, sentinelle assidu,
Toujours prêt à me défendre,
Au moindre bruit survenu
Ta voix se faisait entendre.
Quel plaisir tu m’as donné
Dans mes pénibles détresses !
En recevant tes caresses
J’étais moins abandonné.
Tu voyais couler mes larmes,
Et tes touchantes alarmes,
Tes yeux fixés sur les miens,
Semblaient une voix céleste
Qui disait : Je te soutiens,
Et mon amitié te reste.
Au pâle flambeau des nuits,
Quand j’errais dans les bois sombres,
Tes regards perçant les ombres
Interrogeaient les réduits.
Ta vigilance attentive
M’indiquait l’onde furtive
Où je m’allais engager,
Et, voisin du marécage,
Pour m’avertir du danger
Tu volais à mon passage.
Si dans leur jaloux transport,
Deux chiens se livraient la guerre,
Ton courage tutélaire
S’armait contre le plus fort.
Si quelque main libérale,
Devant ta bouche frugale
Offrait des mets entassés,
Tu n’osais en faire usage.
Quel homme dit, C’est assez,
S’il peut avoir davantage ?
Sans fiel quand je te frappais,
Tu me pardonnais l'offense,
Et ta queue, en ma présence
Jouait en signe de paix.
Si tu te sentais coupable,
D’un air doux et pitoyable,
À mes pieds humble et couché,
Tu prévenais ma menace,
Et j’étais déjà touché
Quand tu demandais ta grâce.
Ah ! si ton ombre m’entend,
Ne crois pas que je t’oublie,
Toi qui consolas ma vie,
Toi, mon fidèle Constant.
Quand sur ta tombe champêtre,
Quelquefois ton triste maître
Rappellera tes vertus,
Il dira dans sa pensée :
Mon meilleur ami n’est plus,
Toute ma joie est passée.