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Viens, doux printemps ! viens, fraîcheur éthérée !
Des noirs frimas délivre l’empirée ;
Baigne la terre, et du sein des vapeurs
Répands sur elle un nuage de fleurs.
Le sombre hiver qui grondait sur nos têtes,
Aux champs du nord va porter les tempêtes.
La neige fond et s’écoule en torrent.
Les aquilons, dans les grottes plaintives,
Ont agité leurs ailes fugitives :
On entendait la mer battre ses rives ;
Mais un vent frais, de son souffle odorant,
A caressé la nature effrayée,
Et des coteaux qu’il anime en courant,
La robe verte est déjà déployée.
Souvent l’hiver, revenant sur ses pas,
Dans sa fureur commande aux noirs frimas
De contrister la faible et tendre Aurore,
Et sur Vesper la bise siffle encore.
L’oiseau léger, précurseur du printemps,
Craint d’annoncer la saison incertaine
D’un vol timide il traverse la plaine,
Et va sonder la glace des étangs.
Mais le soleil, dans sa course brillante,
S’éloigne enfin du bélier radieux,
Et le taureau s’embrase de ses feux :
L’air, plein d’une âme active et pénétrante,
N’est plus chargé des brouillards nébuleux,
Et vers le ciel, dont la voûte s’argente,
Une vapeur humide et transparente
S’élève, et roule en flocons lumineux.
Quel changement ! la terre se délie :
Zéphir lui rend la chaleur et la vie.
Dès qu’au matin, l’agriculteur joyeux
Commence à voir la campagne embellie,
Il fait sortir le soc laborieux,
Longtemps captif sous la glace ennemie :
Impatient, il attelle ses bœufs,
De l’aiguillon presse leur marche égale,
Et rompt la glèbe, à la voix matinale
Du chantre ailé qui plane dans les cieux.
Avec mesure, une main libérale
Sème le blé dans le sillon poudreux ;
Et sur ses grains, la herse qui se traîne
Avec lenteur, passe et ferme la scène.
Ciel ! sois propice à la fertilité !
Vents ! échauffez la terre fécondée !
Douce vapeur ! pure et céleste ondée !
Viens de sa sève aider l’activité !
Et toi, soleil ! donne-lui sa parure !
Astre puissant ! tes rayons créateurs,
Décomposés dans les germes des fleurs,
Vont rendre aux champs leur aimable peinture.
Que tu me plais, jeune et tendre verdure !
Charmant accord de l’ombre et des couleurs !
Vêtement frais de la belle nature !
Déjà l’épine a blanchi les buissons ;
De jour en jour, la sève des bocages,
Sur les rameaux se produit en boutons.
Et fait jaillir des touffes de feuillages.
Enfin les bois, de leurs sommets flottants
Ont épaissi la chevelure sombre :
Le daim timide est caché dans leur ombre :
Je ne vois plus les oiseaux que j'entends.
Le fruit couvert de ses langes de rose
Ne montre encor que son germe naissant ;
Mais dans les prés, la violette éclose
Laisse échapper son parfum ravissant.
Partout, la terre est superbe et riante !
De mille fleurs, la neige éblouissante
Orne les champs, les coteaux, les vergers,
S’élève au ciel avec les vents légers,
Et dans les airs tombe en pluie odorante.
Ah ! que ma Muse, au gré de son désir,
S’égare en paix dans ce frais Elisée,
Sous ces pommiers, où l'aile du zéphir
Répand sur moi des gouttes de rosée !
Un charme heureux se mêle à ma pensée ;
Mes chants plus doux respirent le plaisir !
L’oiseau s’occupe à lustrer son plumage.
Encor terni par les rigueurs de l’air ;
Le troupeau, las des fourrages d’hiver,
D’un œil d’amour voit le gras pâturage :
L’homme, au milieu des célestes présents,
Lève un front gai, sourit et se promène :
Avec orgueil il foule son domaine,
Et le bonheur enivre tous ses sens.
On n’entend plus, dans ce calme fertile,
Un souffle d’air mouvoir les bois épais :
Le peuplier lui-même est immobile ;
Le fleuve uni, dans sa profonde paix,
Dérobe à l’œil son cours lent et tranquille.
Si des brouillards montant sur l’horizon,
Coulent en pluie au lever des Pléiades,
Ce ne sont plus ces flots dont les Hiades
Nous inondaient dans la froide saison ;
C’est l’eau du ciel que l'urne des Naïades
Va recueillir pour mouiller le gazon.
L’humidité qui tombe de la nue,
Sous le feuillage est à peine entendue.
Mais les sillons reçoivent son trésor ;
L’étang se perle, et bouillonne à la vue ;
Sur les bosquets brillent des larmes d’or :
L’eau printanière est partout répandue.
Comme l’iris y trace ses couleurs !
Comme les bois, baignés de ses vapeurs,
Ont incliné leurs têtes verdoyantes !
Qui pourrait fuir ces gouttes bienfaisantes,
Quand le ciel verse et les fruits et les fleurs ?
Quel appareil d’opulence champêtre !
L'esprit charmé, déjà riche en espoir,
Voit le fruit mûr dans la fleur qui va naître,
Quand la raison ne peut que le prévoir !
Dans l’éther pur la campagne se noie ;
Le vent du soir agite les berceaux,
Et leurs bouquets, tremblants sur les rameaux,
Brillent d’éclat, de fraîcheur et de joie.
Le doux Hesper voile enfin ces tableaux,
Et la nature attend l’aube vermeille
Pour rendre au jour les parfums de la veille !
Portez alors l’hameçon meurtrier,
La ligne souple, et les crins d’un coursier,
Pour amorcer les habitants des ondes.
Il faut choisir un rapide canal,
Lorsque la pluie a troublé son cristal,
Et que le jour perce les eaux profondes.
Suivez les bords du ruisseau rocailleux.
Jusqu’au bassin où les jeunes Naïades
Trouvent un lit favorable à leurs jeux ;
Arrêtez-vous sur l’espace écumeux,
Où le ruisseau se répand en cascades :
Fixez votre œil sur l’avide poisson,
Qui saute et joue autour de l’hameçon ;
D’un coup léger, frappez le téméraire.
S’il est trop faible , épargnez sa misère ;
Rendez à l’onde un tendre nourrisson,
Qui n’a du ciel qu’entrevu la lumière !
Le roi du fleuve a-t-il saisi le fer ?
Il fuit soudain comme un trait qui fend l’air ;
Il va chercher dans la fange bourbeuse
Ses vieux abris, ses humides roseaux,
Douce retraite, autrefois plus heureuse !
Il se débat, il plonge dans les eaux :
La ligne cède à sa course fougueuse :
Las d’épuiser sa rage et ses efforts,
Il suit enfin la main victorieuse,
Et tout sanglant il flotte vers les bords.
Heureux le siècle où les tables champêtres
Ne recevaient que des mets innocents,
Du lait, des fruits, des herbages naissants !
Dans ces beaux jours, vantés par nos ancêtres,
L’homme étranger à des arts malfaisants,
Vivait sans lois, sans besoins et sans maîtres.
Les vents sereins agitaient un air pur :
Les fruits, d’eux-mêmes abondaient sur la terre :
Les éléments n’étaient jamais en guerre ;
Jamais les cieux ne quittaient leur azur.
Les jours fuyaient, tissus d’or et de soie :
Dans les vallons de roses couronnés,
On n’entendait que le chant de la joie,
Et le concert des couples fortunés :
L’agneau, sans crainte errant dans la prairie,
Auprès du loup paissait l’herbe fleurie :
Zéphir soufflait ; la flûte soupirait ;
L’écho des bois doucement murmurait :
Dans l’univers, tout n’était qu’harmonie !
Ces dons du ciel sont perdus aujourd’hui ;
Les noirs dégoûts empoisonnent la vie ;
La haine éclate, et le sein de l’Envie
Est desséché par les plaisirs d’autrui :
L’amour n’est plus cet abandon suprême,
Ce vœu d’un cœur qui s’oubliait lui-même.
Mais berçons-nous d’une flatteuse erreur ;
Ressuscitons ce siècle de nos pères :
C’est au printemps que l’âge du bonheur
A pu laisser quelques traces légères.
Dans ces beaux jours, faits pour la volupté,
Qui ne sent pas la joie universelle ?
La douleur fuit ; le sang se renouvelle ;
L'homme expirant lève un œil enchanté,
Voit la nature, et revit avec elle :
Un incarnat, frais comme la santé,
S’épanouit au teint de la beauté ;
Dans ses regards le désir étincelle ;
Son sein mobile offre un tableau fidèle
Des battements de son cœur agité.
Accourez donc, innocentes bergères !
Venez, amants ! venez, jeunes pasteurs !
Le beau Printemps passe, couvert de fleurs,
Environné des jeux et des mystères.
Muse ! décris tes plus chères amours !
Contemple ici les feuilles de velours
Dont se revêt la modeste auricule !
Vois s’enflammer la pleine renoncule,
Et l’anémone arrondir ses atours !
Vois la tulipe, autour de son calice,
De ses couleurs déployer le caprice ;
Et l’hyacinthe, à son pâle incarnat
Associer sa blancheur précieuse ;
Et le narcisse, épris de son éclat,
Pencher encor sur l’onde fabuleuse !
Vois la jonquille et l’œillet moucheté,
La rose enfin que Damas nous envoie,
Jusqu’au bleuets qui couronnent l’Été :
Tout porte aux sens la surprise et la joie !
Que de beautés ! quelle profusion !
De toutes parts Flore étend son empire ;
De la colline elle court au vallon,
Et son haleine embaume encor Zéphire !
Qui n’aimerait ces touffes de lilas,
Dont le panache émaille la verdure ?
Charmante fleur, dont l’agreste parure,
De la bergère embellit les appas !
Qui ne perdrait, sous leur voûte chérie,
Le souvenir des peines de la vie ?
On s’assoupit dans des songes dorés,
Au petit bruit des sources murmurantes,
Des vents émus dans les airs tempérés,
Et des essaims d’abeilles bourdonnantes,
Qui, suspendus en grappes éclatantes,
Sucent des fleurs les esprits éthérés.
Là, je m’égare en rêvant sous l’ombrage ;
Puis tout-à-coup le rideau de feuillage
S’ouvre, et présente à mes yeux satisfaits,
Les cieux courbés, les rivières brillantes,
Des monts, des tours, des groupes de forêts,
Bornés au loin par les mers blanchissantes.
Mais quels parfums ont passé dans les airs !
Quel jour plus beau colore l’univers !
Le bienfaiteur, l’époux de la nature,
L'amour descend dans l’éther qu’il épure.
On voit soudain les oiseaux égayés,
S’abandonner à de tendres pensées :
Ils ont repris leurs accords oubliés,
Et font jouer leurs ailes nuancées.
Leurs premiers chants sont faiblement notés :
Bientôt l’accent d’une ivresse amoureuse
Fait éclater leur voix harmonieuse,
Et se déploie en sons illimités.
Du matin frais l’agile messagère
Monte, en chantant, au travers de la nuit.
Que d’un jour doux le crépuscule éclaire.
Du haut des airs, elle appelle à grand bruit
L’oiseau qui dort sur la branche légère.
L’humble taillis, le verger, le buisson,
L’arbuste en fleur, le rameau, le feuillage,
Tout rend ensemble un tribut de chanson :
De l’aubépine aux voûtes du bocage
Le merle siffle, et répond au pinçon :
Mille autres voix gazouillent sous l’ombrage,
Et leur concert se mêle à l’unisson.
Parmi ces chœurs, l’alouette et la grive
Font retentir leur musique plus vive.
Le rossignol, sûr de rendre à son tour
Les chants du soir plus doux que ceux du jour,
Prête à leurs airs une breille attentive.
Tous ces accords sont la voix du bonheur.
Voyez l’oiseau que sa compagne appelle !
Qu’il fait entendre un ramage flatteur !
Comme il se peint d’une couleur nouvelle !
Comme il la suit! comme il joue autour d’elle !
L’amante enfin se donne à son vainqueur ;
Le doux plaisir les fait battre de l’aile,
Et chaque plume en frissonne d’ardeur.
Du chaste hymen l’épouse obtient les gages :
Le couple heureux, conduit par ses amours,
Par son instinct, par le soin de ses jours,
S’envole alors dans le fond des bocages.
L’un fait son nid dans le houx hérissé,
Ou sous l’abri d’un feuillage entassé :
L’autre confie à l’épine stérile
Le tendre soin de sa postérité :
D’un tronc ouvert d’autres gagnent l’asile,
Ou vont choisir leur demeure tranquille
Dans l’humble pré d’un vallon écarté.
Mais plus souvent, des espèces sans nombre
Cherchent des bois la solitude sombre,
Les bords mousseux des gémissantes eaux,
Le noisetier penché sur les ruisseaux,
Et les réduits qui s’enfoncent dans l’ombre.
Le peuple ailé, pour bâtir sa maison,
Vole aux agneaux les fils de leur toison,
Porte la paille à la grange arrachée,
Ou des étangs enlève le limon :
D’un peu de terre il enduit le gazon,
La mousse verte et la feuille séchée :
Là, sa famille est mollement couchée ;
L’épouse y veille, et de ce noble soin
Rien ne distrait son amour maternelle,
Ni le sommeil, ni l’extrême besoin,
Ni le Printemps qui fleurit autour d’elle.
Son jeune amant, sur le rameau voisin,
Pour l’amuser, chante et chante sans fin ;
Et quelquefois le joyeux sentinelle
Va remplacer la gardienne fidèle,
Quand elle cède au tourment de la faim.
De leur travail quand la tâche est remplie,
Au temps marqué, le petit faible et nu
Se présentant aux portes de la vie,
Brise les nœuds dont il est retenu,
Et constamment, par un pressant murmure,
Le bec ouvert, réclame sa pâture.
Quel zèle alors enflamme les époux !
Quels soins touchants ! quel excès de tendresse !
Comme on les voit, tressaillant d’alégresse,
À leurs enfants voler, porter sans cesse,
Et partager l’aliment le plus doux !
L’ardent amour qui les remplit d’audace,
Rend à leurs cœurs tous les travaux légers,
Et pour sauver leur impuissante race,
Les précipite au-devant des dangers.
Si quelques pas menacent son asile,
L’oiseau, sans bruit, vole d’une aile agile
Vers un buisson, d’où semblant s’effrayer,
Il prend l’essor pour tromper l'écolier.
Ô jeune enfant ! si la tendre harmonie,
Si la pitié peut émouvoir tes sens,
Laisse voler ces oiseaux innocents,
À qui le ciel donna si peu de vie !
L’homme, à ton âge, est-il déjà cruel ?
Pourquoi ravir le nid de la fauvette ?
Tu ne sais pas, toi que rien n’inquiète,
Quels maux tu fais à ce cœur maternel !
Seule, appelant sur la branche déserte
Ses orphelins qui ne la verront plus,
Le jour, la nuit, elle pleure sa perte :
Hélas ! ses cris ne sont pas entendus.
Le temps arrive, où plein d’impatience,
L’oiseau paré d’un plumage nouveau,
Veut dans les airs essayer sa puissance :
Bientôt, charmé de son indépendance,
Il oubliera sa mère, et son berceau.
Dans un beau soir, le jeune essaim voltige
D’un arbre à l’autre il tente son essor ;
Avec frayeur, il sent fléchir la tige,
Et chanceler son aile faible encor :
Il se refuse à l’air qui l’intimide ;
Puis ranimé, grondé, sollicité,
Il part ; l’air s’ouvre à sa course rapide.
L’oiseau novice, avec légèreté,
Est balancé sur l’élément fluide ;
Sûr de sa force, et dispensé d’appui,
De ses parents il laisse enfin la trace ;
Et sa famille, alors quitte envers lui,
D’un œil content le voit fuir dans l’espace.
Tandis qu’unis par l’attrait du bonheur,
Tous ces oiseaux chantent sous les ombrages,
Un monde entier d’animaux plus sauvages
Mugit d’amour, de joie et de fureur.
Ferai-je voir, dans leur jalouse guerre,
Deux fiers taureaux ensanglantant la terre ?
Une génisse à l’œil inanimé
Reste auprès d’eux, et, témoin insensible
De ce combat qu’elle rend plus terrible,
Garde au vainqueur le plaisir d’être aimé.
Dirai-je encor quelle foule amoureuse
Roule ses feux dans la vague orageuse ?
L’homme lui-même, environné des fleurs,
Des bois, de l’ombre et de la solitude,
Cède à la tendre et douce inquiétude,
Dont le tourment se mêle à ses langueurs :
Le feu secret dont la nature est pleine
L’émeut, le trouble, et court de veine en veine.
Ah ! c’est pour vous que naissent les beaux jours,
Heureux amants, qu’enchaîne l’harmonie !
Comme un ruisseau sur sa rive fleurie
Paisiblement abandonne son cours,
Votre cœur suit une pente chérie,
Et, sans vieillir, dans le sein des amours
Vous achevez le songe de la vie !