← Retour aux poèmes

Stances sur le bois de Romainville

Nicolas Germain Léonard · None · Préromantisme · 18e siècle
«
Enfin, je suis loin des orages ! Les dieux ont pitié de mon sort ! Ô mer ! si jamais tu m’engages À fuir les délices du port ; Que les tempêtes conjurées, Que les flots et les ouragans Me livrent encore aux brigands Désolateurs de nos contrées ! Quel fol espoir trompait mes vœux Dans cette course vagabonde ! Le bonheur ne court pas le monde ; Il faut vivre où l’on est heureux. Je reviens de mes longs voyage Chargé d’ennuis et de regrets ; Fatigué de mes goûts volages, Vide des biens que j'espérais. Dieux des champs ! dieux de l'innocence ! Le temps me ramène à vos pieds ; J’ai revu le ciel de la France, Et tous mes maux sont oubliés. Je te salue, aimable rive Que la Seine orne de ses eaux ! J’entends la sagesse tardive Qui m’appelle sur tes côteaux. Du séjour de son premier âge Qu’il est doux de se rapprocher ! Telle est l'ivresse du nocher Quand il échappe à son naufrage. Ainsi le pigeon voyageur, Demi-mort et traînant son aile, Revient, blessé par le chasseur Au toit de son ami fidèle. Je les verrai, ces cœurs choisis, Ces modèles des mœurs antiques ; Je vais les retrouver assis Auprès de leurs dieux domestiques. Ils n’ont point changé de climats. Tous les jours, dans leurs solitudes, Le penchant ramenait leurs pas Sur de paisibles habitudes. Devais-je, au gré de mes désirs, Quitter ces retraites profondes ? Avec un luth et des loisirs Qu’allais-je faire sur les ondes ? Qu’ai-je vu sous de nouveaux cieux ? La soif de l’or qui se déplace, Les crimes souillant la surface De quelques marais désastreux. J’ai vu l'insolente anarchie, Tenant un fer ensanglanté, Oser parer sa tête impie Des festons de la liberté ; J’ai vu marcher sous sa bannière D’obscurs ramas d’aventuriers, Vils rebuts qu’un autre hémisphère Vomit au sein de nos foyers. Tandis que ces lâches harpies Distillaient sur moi leur venin. Un monstre armé par les furies Me perçait d’un glaive assassin. Souvent les nymphes pastorales Me l’avaient dit dans leur courroux : « Aux régions des cannibales « Que vas-tu chercher loin de nous ? « Veux-tu sur ces rives ingrates « Aller répéter nos concerts ? « Songe qu’Ovide, pour ses vers, « Était sifflé chez les Sarmates. « Pour la balance de Thémis , « Iras-tu, laissant ta houlette, « Au lieu d’un combat de musette, « Juger des plaideurs ennemis ? « Tu seras en butte à l’envie, « À l’injustice des pervers. « Nul n’est prophète en sa patrie ; « Celle du sage est l’univers. » Lieux plus doux ! terre fortunée ! Ô France, asile des beaux-arts ! Je plains ceux que leur destinée Emporte loin de tes regards. Et malheur au mortel avare, Transfuge insensé de tes bords, Qui, sous une zone barbare, Va pâlir sur de vains trésors ! Que sont des îles meurtrières Près de l’éclat de tes jardins, Et la noirceur des Africains Près du teint frais de tes bergères ? Le bruit des fouets persécuteurs, Frappant des esclaves tremblantes, Vaut-il la voix de ces amantes Dansant sous des chapeaux de fleurs ? Combien de fois dans ma pensée J’ai dit, les yeux baignés de pleurs : Ne verrai-je plus les couleurs Du dieu qui répand la rosée ? Les voilà ses jonquilles d'or, Ses violettes parfumées ! Jacinthes, que j’ai tant aimées, Enfin je vous respire encor ! Quelle touchante mélodie ! C’est Philomèle que j'entends ! Que ses airs oubliés longtemps Flattent mon oreille attendrie ! Dans tous les lieux où j’ai passé La moindre tige m’intéresse : Le beau songe de ma jeunesse De toutes parts m’est retracé. Ô campagnes toujours chéries ! Est-ce bien vous que je revois ! Déjà dans la paix de ces bois Je retrouve mes rêveries. C’est sous leur voûte que j’aimais : Sur la mousse où je me repose, L’espérance, aux ailes de rose, Sourit aux vœux que je formais. Aux sons de cette cornemuse Qui retentit dans les vallons, Je me rappelle les chansons Qu’amour inspirait à ma muse... Souvenirs présents à mes yeux, Vous me rendez ma jouissance ! Il n’est donc pas vrai, justes dieux, Que le cœur s’use dans l’absence ! Fallait-il que l’ambition De mon abri connût la route ? Ah ! je sais trop ce qu’il en coûte D’embrasser son illusion. J’ai vu le monde et ses misères ; Je suis las de le parcourir : C’est dans ces ombres tutélaires, C’est ici que je veux mourir. Je graverai sur quelque hêtre : Adieu, fortune, adieu, projets ! Adieu, rocher qui m’as vu naître ! Je renonce à vous pour jamais. Que je puisse cacher ma vie Sous les feuilles d’un arbrisseau, Comme le frêle vermisseau Qu’enferme une tige fleurie ! Si l’enfant qui porte un bandeau Voulait embellir mon asile, Ô boccage de Romainville ! Couronne de fleurs ton berceau. Et si sans bruit et sans escorte, L’amitié venait sur ses pas Frapper doucement à ma porte, Laisse-la voler dans mes bras ! Amours, Plaisirs, troupe céleste, Ne pourrai-je vous attirer, Et le dernier bien qui me reste Est-il la douceur de pleurer ?... Mais , hélas ! le temps qui m’entraîne Va tout changer autour de moi : Déjà mon cœur que rien n’enchaîne Ne sent que tristesse et qu'effroi ! Ils viendront ces jours de ténèbres Où la vieillesse, aux doigts pesants, Couvrira de voiles funèbres Les images de mon printemps. Ce bois même, avec tous ses charmes, Je dois peut-être l’oublier ; Et le temps, que j’ai beau prier, Me ravira jusqu’à mes larmes.

Notes

Recueil: Œuvres de Léonard, recueillies par Vincent Campenon (posthume, 1798). Sous-titre: A mon retour de l'Amérique. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t57809305/f22.item

← Précédent Sur la mort d'un chien Suivant → Chant premier - L'existence de Dieu

Autres poèmes de Nicolas Germain Léonard

A Doris 1775 A Eglé 1771 A ma muse 1771 A mes amis 1775 Cantique du matin 1771 Chant premier - L'existence de Dieu 1771 Chant second - La vertu 1771 Chant troisième - L'immortalité de l'âme 1771 Gallus 1775 Idylle cinquième (Nina, Daphné) 1766 Idylle première (Zila, Atis) 1766 Idylle quatrième 1766 Idylle seconde (Mirtis, Damon) 1766 Idylle sixième (Licoris, Sélime) 1766 Idylle troisième (Zirphile, Daphnis) 1766 L'amour filial 1771 L'automne (Licas et Chloé) 1771 L'heureux vieillard 1775 L'hiver (Daphnis) 1771 L'immortalité 1771 L'innocence de l'amour (Lucinde et Zerbin) 1771 L'oiseau (Atis et Zila) 1771 L'orage (Nise et Silvandre) 1771 L'ormeau (Zirphile et Daphnis) 1771 L'été (Damon et Daphné) 1771 La nuit (Itis) 1771 La piété filiale 1775 Le baiser gardé 1775 Le bonheur 1771 Le bouquet (Nina et Daphné) 1775 Le bouquet (Nina et Daphné) 1771 Le chant d'un barde 1775 Le matin (Amintas) 1771 Le midi (Thestile et Daphné) 1771 Le printemps (Eglé et Milon) 1771 Le ruban (Lucette et Mirtil) 1771 Le sacrifice des petits enfants (Mirtil et Chloé) 1775 Le soir (Mirtile) 1771 Les regrets None Les ruses de l'amour (Rosine et Silvarette) 1771 Les serments 1775 Les tombeaux (Damète et Milon) 1775 Les époux (Mirtis et Damon) 1775 Promenade du matin 1775 Soirée d'hiver 1775 Sur la mort d'un chien None