«
Enfin, je suis loin des orages !
Les dieux ont pitié de mon sort !
Ô mer ! si jamais tu m’engages
À fuir les délices du port ;
Que les tempêtes conjurées,
Que les flots et les ouragans
Me livrent encore aux brigands
Désolateurs de nos contrées !
Quel fol espoir trompait mes vœux
Dans cette course vagabonde !
Le bonheur ne court pas le monde ;
Il faut vivre où l’on est heureux.
Je reviens de mes longs voyage
Chargé d’ennuis et de regrets ;
Fatigué de mes goûts volages,
Vide des biens que j'espérais.
Dieux des champs ! dieux de l'innocence !
Le temps me ramène à vos pieds ;
J’ai revu le ciel de la France,
Et tous mes maux sont oubliés.
Je te salue, aimable rive
Que la Seine orne de ses eaux !
J’entends la sagesse tardive
Qui m’appelle sur tes côteaux.
Du séjour de son premier âge
Qu’il est doux de se rapprocher !
Telle est l'ivresse du nocher
Quand il échappe à son naufrage.
Ainsi le pigeon voyageur,
Demi-mort et traînant son aile,
Revient, blessé par le chasseur
Au toit de son ami fidèle.
Je les verrai, ces cœurs choisis,
Ces modèles des mœurs antiques ;
Je vais les retrouver assis
Auprès de leurs dieux domestiques.
Ils n’ont point changé de climats.
Tous les jours, dans leurs solitudes,
Le penchant ramenait leurs pas
Sur de paisibles habitudes.
Devais-je, au gré de mes désirs,
Quitter ces retraites profondes ?
Avec un luth et des loisirs
Qu’allais-je faire sur les ondes ?
Qu’ai-je vu sous de nouveaux cieux ?
La soif de l’or qui se déplace,
Les crimes souillant la surface
De quelques marais désastreux.
J’ai vu l'insolente anarchie,
Tenant un fer ensanglanté,
Oser parer sa tête impie
Des festons de la liberté ;
J’ai vu marcher sous sa bannière
D’obscurs ramas d’aventuriers,
Vils rebuts qu’un autre hémisphère
Vomit au sein de nos foyers.
Tandis que ces lâches harpies
Distillaient sur moi leur venin.
Un monstre armé par les furies
Me perçait d’un glaive assassin.
Souvent les nymphes pastorales
Me l’avaient dit dans leur courroux :
« Aux régions des cannibales
« Que vas-tu chercher loin de nous ?
« Veux-tu sur ces rives ingrates
« Aller répéter nos concerts ?
« Songe qu’Ovide, pour ses vers,
« Était sifflé chez les Sarmates.
« Pour la balance de Thémis ,
« Iras-tu, laissant ta houlette,
« Au lieu d’un combat de musette,
« Juger des plaideurs ennemis ?
« Tu seras en butte à l’envie,
« À l’injustice des pervers.
« Nul n’est prophète en sa patrie ;
« Celle du sage est l’univers. »
Lieux plus doux ! terre fortunée !
Ô France, asile des beaux-arts !
Je plains ceux que leur destinée
Emporte loin de tes regards.
Et malheur au mortel avare,
Transfuge insensé de tes bords,
Qui, sous une zone barbare,
Va pâlir sur de vains trésors !
Que sont des îles meurtrières
Près de l’éclat de tes jardins,
Et la noirceur des Africains
Près du teint frais de tes bergères ?
Le bruit des fouets persécuteurs,
Frappant des esclaves tremblantes,
Vaut-il la voix de ces amantes
Dansant sous des chapeaux de fleurs ?
Combien de fois dans ma pensée
J’ai dit, les yeux baignés de pleurs :
Ne verrai-je plus les couleurs
Du dieu qui répand la rosée ?
Les voilà ses jonquilles d'or,
Ses violettes parfumées !
Jacinthes, que j’ai tant aimées,
Enfin je vous respire encor !
Quelle touchante mélodie !
C’est Philomèle que j'entends !
Que ses airs oubliés longtemps
Flattent mon oreille attendrie !
Dans tous les lieux où j’ai passé
La moindre tige m’intéresse :
Le beau songe de ma jeunesse
De toutes parts m’est retracé.
Ô campagnes toujours chéries !
Est-ce bien vous que je revois !
Déjà dans la paix de ces bois
Je retrouve mes rêveries.
C’est sous leur voûte que j’aimais :
Sur la mousse où je me repose,
L’espérance, aux ailes de rose,
Sourit aux vœux que je formais.
Aux sons de cette cornemuse
Qui retentit dans les vallons,
Je me rappelle les chansons
Qu’amour inspirait à ma muse...
Souvenirs présents à mes yeux,
Vous me rendez ma jouissance !
Il n’est donc pas vrai, justes dieux,
Que le cœur s’use dans l’absence !
Fallait-il que l’ambition
De mon abri connût la route ?
Ah ! je sais trop ce qu’il en coûte
D’embrasser son illusion.
J’ai vu le monde et ses misères ;
Je suis las de le parcourir :
C’est dans ces ombres tutélaires,
C’est ici que je veux mourir.
Je graverai sur quelque hêtre :
Adieu, fortune, adieu, projets !
Adieu, rocher qui m’as vu naître !
Je renonce à vous pour jamais.
Que je puisse cacher ma vie
Sous les feuilles d’un arbrisseau,
Comme le frêle vermisseau
Qu’enferme une tige fleurie !
Si l’enfant qui porte un bandeau
Voulait embellir mon asile,
Ô boccage de Romainville !
Couronne de fleurs ton berceau.
Et si sans bruit et sans escorte,
L’amitié venait sur ses pas
Frapper doucement à ma porte,
Laisse-la voler dans mes bras !
Amours, Plaisirs, troupe céleste,
Ne pourrai-je vous attirer,
Et le dernier bien qui me reste
Est-il la douceur de pleurer ?...
Mais , hélas ! le temps qui m’entraîne
Va tout changer autour de moi :
Déjà mon cœur que rien n’enchaîne
Ne sent que tristesse et qu'effroi !
Ils viendront ces jours de ténèbres
Où la vieillesse, aux doigts pesants,
Couvrira de voiles funèbres
Les images de mon printemps.
Ce bois même, avec tous ses charmes,
Je dois peut-être l’oublier ;
Et le temps, que j’ai beau prier,
Me ravira jusqu’à mes larmes.