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Autrefois, sur les bords d’un détroit orageux,
Sestos enorgueilli des temples de ses Dieux,
Voyait dans leur enceinte une jeune princesse
Belle comme Vénus, dont elle était prêtresse.
Jusqu’au temps de l’hymen dérobée au grand jour,
Elle avait pour asile une profonde tour.
Les danses et les jeux, doux plaisirs qu’elle ignore,
De son chaste réduit n’approchent point encore :
Elle ose seulement, dans les jours solennels,
Pour le culte des Dieux se montrer aux autels.
Des fêtes d’Adonis, la pompe vénérable
Appelait dans Sestos une foule innombrable :
L’élégant Phrygien qui chante ses amours,
Le peuple de Cythère, et les filles charmantes,
Qui foulent du Liban les cimes odorantes,
Venaient de ce spectacle augmenter le concours.
La jeune Héro parut ainsi qu’une immortelle :
Elle entra dans le temple, enflammant tous les cœurs :
Les rayons échappés de sa noire prunelle
Attiraient sur ses pas des flots d’adorateurs,
Et mille amours naissants se jouaient autour d’elle.
Des remparts d’Abidos Léandre était venu,
Ardent, jeune, brillant comme un astre inconnu.
Il voit Héro ; la flamme en ses veines s’allume ;
Chacun de ses regards l’embrase et le consume ;
Immobile et sans voix, il semble à son aspect
Saisi d’étonnement, de crainte et de respect :
Mais ses coups-d'œil furtifs, dans ce cœur simple encore,
Portent secrètement le feu qui le dévore.
Le soir, lorsque Phébé ramène dans les cieux
De son pâle flambeau le jour silencieux,
Au fond d’un bois sacré dont le temple s’ombrage,
Héro de son vainqueur se retraçait l’image.
Il l’aborde ; il se nomme ; il exprime ses vœux.
Héro tremble, et l’écoute en baissant ses beaux yeux.
Il tombe à ses genoux. Ô Vénus ! ô déesse !
(Quelle autre peut avoir ta grâce enchanteresse ?)
Heureuse l’immortelle à qui tu dois le jour
Et quatre fois heureux le sein qui t’a nourrie !
Daigne prendre pitié d’un invincible amour !
Prêtresse de Vénus, que sa chaîne te lie !
La jeunesse est rapide et s’enfuit sans retour ;
Toi-même tu perdras cette beauté fleurie ;
Goûte les voluptés, le seul bien de la vie !
Tout jouit : sois sensible, et jouis à ton tour !
Hélas ! lui dit Héro, solitaire et cachée,
Près d’une surveillante à mes pas attachée,
Au fond de cette tour, captive jour et nuit,
Comment puis-je connaître un bonheur qui me fuit ?
L’amour, répond Léandre, encourage l’audace.
Si d’un secret hymen tu veux former les nœuds,
Chaque soir, de ces mers prompt à franchir l’espace,
Je nagerai vers toi sur les flots ténébreux.
Fais briller un fanal sur ta tour solitaire ;
Qu’il me serve d’étoile au milieu de la nuit ;
Et moi jusqu’à tes bords je suivrai sa lumière,
Comme un vaisseau léger, par cet astre conduit,
Il dit : Héro vaincue, et combattant encore,
Voile son front ému que la honte colore.
Le cou penché, muette et marchant doucement,
Elle fuit à regret l’étranger qu’elle adore,
Et son sein qui palpite enfle son vêtement.
Léandre, sur les bords de la mer déchaînée,
Attendait le signal du nocturne hyménée ;
Héro fait luire enfin le flambeau de l’amour :
À peine il a brillé du sommet de la tour,
Son amant sur les flots impétueux s’élance ;
Il arrive, et l’hymen le reçoit en silence.
Des ombres de la nuit ses plaisirs sont couverts,
Et quand l’aube se lève, il repasse les mers.
Héro trompe les yeux d’une ville jalouse.
Prêtresse dans le jour, et la nuit tendre épouse.
Mais leur bonheur fut court. Un destin si charmant
Dépendait trop, hélas ! d’un perfide élément.
L’hiver vint ramener la saison des orages ;
Les vagues, à grand bruit, tombaient sur les rivages.
La malheureuse Héro, pendant les noirs frimais,
Aurait dû... Mais l’amour connaît-il la prudence ?
Elle attendait Léandre, et ne pressentait pas
Qu’elle allait l’immoler à son impatience.
Il voit paraître encor le sinistre fanal,
Qui pour lui des plaisirs n’était plus le signal.
Il part : la vague, écume et monte sur sa tête ;
Les flots heurtent les flots ; tous les tyrans des airs
Grondent, fondent ensemble et roulent la tempête :
Neptune avec fureur a soulevé les mers.
Léandre, enfin brisé par l’onde qui l’accable,
S’abandonne au torrent d’une mer indomptable ;
Sa bouche boit les eaux ; ses pieds n’agissent plus ;
Ses bras sans mouvement demeurent étendus.
Il perd au même instant le flambeau qui le guide,
Et tombe enseveli dans l’abîme liquide.
L’Aurore avait montré son visage éclatant.
L’œil fixé sur les flots, la prêtresse éperdue,
De cette vaste mer parcourait l’étendue :
Elle cherche Léandre, et voit son corps flottant.
Ô dieu ! que devient-elle à cette horrible vue ?
S’écrier, s’élancer fut pour elle un instant.
Ainsi du tendre amour périrent les modèles,
Et le même trépas unit ces cœurs fidèles.