«
LICIDAS.
Vas-tu suivre, Méris, le chemin de la ville ?
MÉRIS.
Ô mon cher Licidas ! tu reçois mes adieux :
Mes beaux jours sont passés ; il faut que je m’exile,
Puisqu’ici le destin soumet tout à ses jeux.
J’ai suspendu ma flûte à ce pin solitaire,
Et, près de m’éloigner, je vais porter aux Dieux
Ces deux tendres agneaux que j’enlève à leur mère.
LICIDAS.
On disait cependant que, pour prix de tes vers,
Un prince, ami des arts, t’avait rendu le maître
Des lieux où ces coteaux penchent leurs tapis verts,
Jusqu’aux rives du fleuve et jusqu’à ce vieux hêtre.
MÉRIS.
Le bruit en a couru : mais nos rustiques voix
Ont peu de charme, hélas ! pour l'oreille des rois.
Que dis-je ?... Sans Ménalque et son soin tutélaire,
Il ne me restait plus ni troupeaux ni chaumière.
LICIDAS.
Quelle rigueur ! ô ciel !... .Et tu quittes nos champs !
Où vas-tu de tes airs porter la mélodie ?...
Je me souviens encor de ces couplets touchants
Que tu disais un jour, quand Nise fut partie.
(Il chante)
« Pourquoi troubler par tes regrets
Mon amoureuse rêverie ?
Laisse-moi seul en ces forêts
Pleurer l’absence d’une amie !
Nous avons le même souci,
Douce et plaintive Philomèle !
Ta maîtresse est absente aussi :
Mais tu peux voler auprès d’elle. »
MÉRIS.
Je préfère ces vers que j’ai faits l’autre jour :
J’écrivais sur un orme, et chantais tour-à-tour.
Ce fut lorsque Ménalque et sa jeune compagne
Cessèrent pour jamais d’habiter la campagne.
(Il chante)
Tu vas donc embellir un séjour plus heureux !
Tu pars, et les Amours s’éloignent sur tes traces !
Emporte, ô Licoris ! nos regrets et nos vœux ;
Va ! tu plairas dans tous les lieux
Où l’on aime l’esprit, les talents et les grâces.
Quel charme, sur nos bords, égalera le tien ?
Qui nous rendra cet art que tu savais si bien,
D’animer nos plaisirs par ta gaîté riante ;
Cet art de tout séduire, en n’aspirant à rien ;
De laisser de ta vue et de ton entretien
Chaque homme transporté, chaque femme contente !
Apprends-nous tes secrets ; dis-nous par quel secours
Tu faisais oublier la beauté la plus fière ;
Toi, timide, ingénue, et n’ayant pour atours
Que les bouquets d’une bergère,
Et les rubans de ses beaux jours !
Plus d’une jalouse rivale
Vit pâlir devant toi l’orgueil de ses appas :
Au milieu des succès d’une lutte inégale
Tu fis naître l’envie, et ne la connus pas.
Que leur brigue à présent dispute la victoire !
Elles peuvent régner dans nos hameaux déserts ;
Tu pars ! mais tous les cœurs sont pleins de ta mémoire.
Et je verrai leur foule applaudir à mes vers. »
LICIDAS.
Ah ! puisse le cytise engraisser tes génisses !
Puissent d’un lait exquis leurs mamelles s'enfler !
Si tu sais d’autres vers, songe à les rappeler.
Le murmure des bois offre moins de délices.
Quand les vents du matin commencent à souffler.
Je suis aussi poète, et nos bergers me louent :
Mais mon talent est faible et ne peut m'aveugler.
Je n’ai point fait de vers que les Muses avouent.
MÉRIS.
Si je me les rappelle, en voici d’assez beaux :
(Il chante)
« Reviens, ô Galatée ! abandonne les eaux :
Ici, le vert naissant ombrage nos asiles ;
La terre épand ses fleurs sur le bord des ruisseaux,
Et les peupliers blancs et les vignes dociles ,
Autour des antres frais s’élèvent en berceaux :
Laisse la rive en butte au vain courroux des flots.... »
La fin m’est échappée. Au printemps de ma vie,
Pendant des jours entiers, je chantais autrefois :
Mais je ne sais plus d’airs ; l’âge vient ; tout s’oublie ;
La mémoire me fuit ; je perds jusqu’à la voix !
LICIDAS.
Tu m’opposes, Méris, un refus inutile.
Les vents sont assoupis, et ce lac est tranquille ;
Tout nous sert, et déjà nous touchons aux tombeaux
Dont les vieux monuments sont voisins de la ville.
Arrêtons-nous à l’ombre, et mets bas tes agneaux
Sur l’herbe où l’émondeur a jeté ces rameaux.
Si les vapeurs du soir te font craindre l’orage,
De nos airs, en marchant, égayons le voyage :
Je prendrai ton fardeau.
MERIS.
Le temps presse, avançons :
Une autre fois, berger, nous dirons des chansons.