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Ils sont venus, ces jours de l’opulence,
Où règne en paix la céleste Balance !
L’Été brûlant abandonne les cieux ;
Un tendre azur, éclatant de lumière,
S’est répandu sur l’univers heureux ;
La terre est calme, et l’astre qui l’éclaire,
D’un voile frais a tempéré ses feux.
Je te salue, ô saison fortunée !
Tu viens à nous, de pampres couronnée ;
Tu viens combler les vœux des laboureurs :
Ces fruits nombreux que ta main nous dispense
Par les frimas fécondés en silence,
Nés au printemps du calice des fleurs,
Et dans l’été nourris par les chaleurs,
S'offrent enfin dans leur beauté parfaite,
Et vont orner les chants de ton poète.
Quel doux repos favorise mes vers !
La moisson mûre, immobile, abondante,
Appesantit sa tête jaunissante ;
Aucun zéphir ne vole dans les airs :
Si quelque vent fait sentir son haleine,
Des vagues d’or se roulent dans la plaine ;
Le soleil joue ; et ses brillants éclairs,
Sur les épis changés en vastes mers,
Semblent chasser des flots d’ombre incertaine.
Ainsi tout naît de tes soins créateurs,
Mère féconde ! ô puissante industrie !
L’homme te doit les charmes de la vie,
Les voluptés, et le goût, et les mœurs.
Tu l'éclairas, l’instinct fut son génie :
Par toi le gland cessa de le nourrir ;
L’arbre enrichi d'une tige étrangère,
De nouveaux fruits apprit à se couvrir ;
Le soc pesant se traîna sur la terre,
Et sur sa roue on vit le char courir.
Dans les jardins l’onde fut attirée ;
Un chaume épais s’élança sur les toits ;
Au fer tranchant la moisson fut livrée,
Et quand la feuille abandonne les bois,
Le pied foula la vendange pourprée :
Bientôt la laine enlevée au bélier
Vint occuper les doigts de la bergère,
Et la matrone, à l'ombre du foyer,
Coiffa de lin la quenouille légère.
Ce fut alors que la jeune ouvrière
Chanta Minerve, en touchant le métier.
Alors on sut aux lois de la cadence
Assujettir et les airs et la danse :
L’Amour enfla les premiers, chalumeaux ;
Des premiers vers il marqua la mesure,
Forma la voix sur le chant des oiseaux,
Aux traits de l’ombre appliqua la peinture,
Et de sa flamme anima les pinceaux.
Reine des arts ! que ma main te couronne !
De tous nos jours tu charmes les instants,
Et tes bienfaits me rappellent l’automne
Qu'ici ma Muse oubliait trop longtemps.
Dès que l’Aurore étend sur les campagnes
L’éclat naissant de ses pâles rayons,
Rangés en ordre auprès de leurs compagnes,
Les moissonneurs dépouillent les sillons.
Cérès conduit leurs faucilles nombreuses ;
Les gerbes d’or s’élèvent en monceaux :
Les mots plaisants de ces bandes joyeuses,
Les contes gais, les chansons amoureuses
Trompent le temps, et charment les travaux.
On voit alors l’aliment de la vie
S’amonceler sous les râteaux poudreux,
Et les glaneurs se presser autour d’eux,
Pour recueillir la tige qu’on oublie.
Ô laboureurs ! laissez ce faible don,
Comme un tribut au dieu de la moisson !
Daignez souffrir que dans vos blés superbes
Le pauvre accoure, ainsi que les oiseaux,
Pour assembler en modestes faisceaux
Quelques épis échappés de vos gerbes !...
Muse ! reviens à la voix du chasseur !
Déjà l’écho s’éveille au bruit des armes :
Des blés, des champs, du terrier protecteur,
Je vois sortir tout un peuple en alarmes :
Le chaume épars, le genêt épineux
Qui se répand sur l’aride bruyère,
L’épais bouleau, le chardon, la fougère,
Les bords sablés du ruisseau tortueux,
Tout lui refuse un abri salutaire.
Le lièvre, en vain palpitant de frayeur,
L’œil attentif et l’oreille étendue,
S’est ramassé dans sa courte grosseur,
Cachant son front sous sa patte velue,
Pour échapper à son persécuteur :
L’odeur qu’il laisse en foulant la rosée,
Trahit l’espoir de sa fuite pressée.
Déjà l'orage, accru de tout côté,
Vient jusqu’à lui, par les vents apporté.
Alors il part : le démon de la chasse,
Avec fureur vole et fond sur sa trace.
De ses tyrans on entend les concerts :
Les cors perçants dans les monts retentissent,
Les chiens hurlants, les coursiers qui hennissent
Et le salpêtre allumé dans les airs,
Et les chasseurs, dont les voix se répondent ;
En un moment, tous ces accents divers
Frappent les bois, roulent et se confondent.
Je pourrais peindre, ou l’agile épagneul,
Quand il s’arrête à l’aspect de sa proie ;
Ou la perdrix veillant du coin de l’œil,
Lorsqu’au soleil son aile se déploie :
On la venait partir comme un éclair,
Et du chasseur la flèche menaçante
Fondre sur elle, et sa plume sanglante,
En tournoyant, se disperser dans l’air.
Mais le cor sonne ; au bruit de la tempête,
Suivons le cerf de sa troupe écartée :
Avec audace il porte au vent sa tête,
Et se confie à sa légèreté.
L’effroi saisit son âme aérienne,
Aux cris perçants que l’écho reproduit :
Plus il avance, et plus sa course est vaine.
Il a beau fuir vers un épais réduit,
Et s’enfoncer dans l’horreur des ombrages,
Où les rameaux battent ses flancs sauvages ;
Un peuple ardent l’assiège et le poursuit.
L’exhalaison de sa trace fumante,
Autour de lui guide leur marche lente.
Au fond des bois, tristement égaré,
Il reconnaît tous ces lieux solitaires,
Ces frais berceaux, ces brillantes clairières
Dont les abris s’ouvrent au jour doré,
Et qui l’ont vu, vainqueur de ses maîtresses,
À cent rivaux disputer leurs caresses :
Il fend les eaux d’un fleuve hospitalier,
Pour y baigner sa poitrine enflammée :
Il vole aux siens ; mais leur troupe alarmée,
À son malheur craint de s’associer.
Son pied léger se refuse à la course ;
L'abattement décourage son cœur ;
Ses pleurs, ses cris, (inutile ressource !)
N’ont pu fléchir son barbare vainqueur :
Il tombe enfin, et son sang qui ruisselle,
Sert de breuvage à la meute cruelle.
Ce jeu féroce est indigne de vous,
Jeunes beautés ! il blesserait vos charmes.
L’amour paisible, en vous donnant des armes
Les destina pour des combats plus doux.
Que vos plaisirs affligent les jaloux,
Et puissiez-vous ne pas voir d’autres larmes !
Abandonnez cet appareil guerrier,
Ces traits de feu, ce glaive, ce coursier,
Dont s'effarouche une grâce timide.
Vos belles mains, dans le champ nourricier,
Ne doivent point tendre un filet perfide,
Ou diriger un tube meurtrier :
Mais, près de nous, que la gloire vous guide
Osez des arts disputer le laurier ;
Du dieu des vers attendrissez la lyre ;
Que vos pinceaux s’amusent à décrire
La paix céleste, amenant les beaux jours ;
Que sous vos pas l’élégance respire,
Et de la danse anime les contours ;
Que votre voix, organe des amours,
En sons brillants coule pour nous séduire !
Sexe adoré ! ce sont là vos atours !
Entendez-vous, dans les ombres touffues,
Le peuple ailé chanter ses derniers airs ?
Suivez au bois ces Nymphes ingénues
Qui vont franchir, légèrement vêtues,
Les coudriers, les buissons encor verts.
Le noisetier, sous leur main pétulante,
Laisse échapper une grêle éclatante.
Préférez-vous le parfum des vergers,
Le pavi rouge, et la poire fondante,
Douce moisson de la terre abondante,
Qui tombe et roule au gré des vents légers ?
Là, sont des tas de pommes dispersées,
Dont la couleur enflammait les rameaux,
Et qui bientôt, sous la meule pressées,
D’un suc piquant verseront les ruisseaux.
Sur les festons du pampre qui se dore,
Ici la vigne, aux rayons du matin
Étale l’ambre, et le feu du raisin
Encor mouillé des larmes de l’aurore.
Faunes ! Sylvains ! et vous sœurs de l’Amour !
Pour le cueillir préparez vos corbeilles.
Quels chants joyeux s’élèvent de ces treilles !
Que de plaisirs vous promet ce beau jour !
Le ciel sourit à la terre charmée.
Déjà Bacchus et sa bruyante armée,
De la vendange annoncent le retour.
L’essaim des Ris poursuit le vieux Silène,
Qui d’un pas lent vers la cuve se traîne ;
Dans le pressoir, les Satyres nombreux
Sautent gaîment sur la grappe entassée ;
Des flots de pourpre écument autour d’eux,
Et sous leurs pieds, la liqueur élancée,
Va bouillonner dans des tonneaux mousseux :
Diyin nectar, dont la couleur brillante
Rappelle aux yeux les lèvres d’une amante !
Un vase plein et couronné de fleurs
A fait le tour de la troupe altérée :
Un gazon frais sert de labié aux buveurs,
Tandis qu'Hesper, de la voûte azurée,
Vient éclairer les danses des pasteurs.
Hélas ! ces jours de plaisirs et de fêtes,
Ces doux moments sont bientôt écoulés !
L'hiver s'approche, et les coteaux voilés,
De ses vapeurs déjà ceignent leurs têtes.
Les hauts sommets, de leurs fronts menaçants
N’étalent plus la verte chevelure ;
Perdus dans l'ombre, ils n'offrent à nos sens
Qu’un rideau noir, l’effroi de la nature.
La nuit s’étend ; elle absorbe à la fois
Et les vallons, et la plaine, et les bois.
Du firmament je ne vois plus la voûte.
Le fleuve sombre est chargé de brouillards ;
Le Soleil même, au milieu de sa route,
Laisse tomber de languissants regards.
Et vous, oiseaux ! aimables infidèles !
Vous nous quittez ; vous allez loin de nous,
Chanter l’amour dans des climats plus doux !
Peuples errants ! frileuses hirondelles !
Vos légions se rassemblent dans l’air,
Et l'eau jaillit sous l'effort de vos ailes.
Traversez-vous une lointaine mer,
Pour habiter des campagnes nouvelles,
Ou sur nos bords, dans le fond des étangs,
Dans quelques tours, immobiles comme elles,
Attendez-vous le retour du printemps ?
Ô que ce deuil de la saison mourante,
Ces champs déserts, cette voix gémissante
Qui sort des bois et des vallons flétris,
Portent le trouble à mes sens attendris !
Dans ces instants où la terre vieillie,
Abandonnée à des vents destructeurs,
Nous fait songer au déclin de la vie,
Qui ne sent pas, dans son âme affaiblie,
L’impression de la mélancolie,
Et le besoin de répandre des pleurs ?
Seul, éloigné des soins consolateurs
Et des secours de l’amitié chérie,
On croit toucher à ces jours de langueurs,
Où l’univers nous quitte et nous oublie ;
On s’entretient des charmantes erreurs
D’une jeunesse, hélas ! trop tôt ravie,
De ces moments d’une tendre folie,
De ces amours passés comme les fleurs.
Assis un soir dans un vallon champêtre,
Et rappelant ces jours délicieux,
Je soupirais de n’être plus heureux :
À mes côtés, soudain je vis paraître
Deux voyageurs ; l’un m’était inconnu ;
Quant au Plaisir, je dus le reconnaître ;
Auprès d’Eglé cent fois je l’avais vu.
En m’abordant, la Gloire s’est nommée.
Eh quoi ! lui dis-je, étonné de la voir,
Est-ce bien toi, volage Renommée !
Toi que longtemps j’invoquai sans espoir !
Vas-tu m'offrir ta brillante fumée ?
Tu viens trop tard ; mon esprit, sans retour,
Fuit ton caprice, et l’éclat du grand jour.
Je dis à l’autre : Ami, j’ai souvenance
De tes bienfaits ; ils me sont toujours chers :
Viens dans mes bras ; rends-moi ma jouissance,
Tes voluptés, mes erreurs et mes fers.
Ce doux Plaisir trompa mon espérance !
Ce n’était plus le transport enchanteur,
Le feu divin, le délire suprême,
Que j’appelais l’ivresse du bonheur ;
Et je lui dis : Trop aimable imposteur !
Qui t’a changé ? — Je suis toujours le même ;
Mais, répond-il, l’âge a changé ton cœur.
Ah ! je le sens, ainsi que la verdure,
Nous succombons aux outrages du temps,
Et ce tyran, qui détruit la nature,
Enlève aussi nos désirs inconstants.
Voyez ces bois, où les couleurs éteintes,
D’un vert mourant vous présentent les teintes !
Il n’est resté du temple des amours
Que des débris et des feuilles jonchées :
L’onde qui fuit sous ces tiges penchées,
De leur printemps emporte les atours.
Vous entendez, dans la forêt brunie,
Quelque bouvreuil dont la monotonie
Se mêle encore aux voix des bûcherons ;
Mais les oiseaux, sur la branche flétrie,
Ne disent plus d’amoureuses chansons.
Il est pourtant des heures fortunées
Où d’un jour pur les plaines sont ornées ;
Le long des prés, sur le bord des ruisseaux,
Dans ma langueur, j’aime à prêter l’oreille
Au bruit plaintif et des vents et des eaux.
La feuille morte, en tombant des rameaux,
Incessamment me touche et me réveille.
Si l’air reçoit de plus grands mouvements,
Tous ces monceaux de fleurs et de feuillage,
En voltigeant, roulent comme un nuage.
Le fond des bois, sous un reste d’ombrage,
Éprouve encor de longs frémissements :
Mais leur sommet, dépouillé par l’orage,
Ne répond plus que par des sifflements.
Quand la soirée humide et refroidie
Verse les flots de sa noire vapeur,
L’exhalaison s’entasse avec lenteur
Sur les marais où l’onde est assoupie ;
Au même temps, un rayon précurseur
Vient annoncer le retour de Cinthie.
Son char répand un éclat doux et pur.
Les monts, les eaux , la campagne s’éclaire ;
Le ciel tranquille argente son azur ;
Un vaste flux de tremblante lumière.
De sa blancheur couvre tout l’hémisphère.
Souvent aussi, quand ce beau jour détruit
Laisse régner les flambeaux de la nuit,
Le Nord présente un pompeux météore.
Sa lueur monte et sillonne les cieux,
Descend, remonte et redescend encore,
Éteint, rallume, entremêle ses feux,
Et roule en vague une mer de phosphore.
La nuit, plus longue, enfin borne son cours ;
La froide Aurore a fait transir l’Automne,
Qui va toucher à ses derniers beaux jours.
Des frimas blancs sont au front de Pomone ;
Flore tremblante orne encor sa couronne
Du laurier-rose et du passe-velours.
L’aile des vents, mollement balancée,
Soutient dans l’air rayonnant de splendeur,
Les fils légers que forme la rosée.
Le Soleil brille, et sa flamme émoussée
Perce à travers un voile de fraîcheur.
Dans les sillons, la glèbe renversée
Couvre déjà l’espoir du moissonneur.
L’engrais s’étend sur la terre épuisée.
Libre de soins, le peuple agriculteur
Voit sous ses toits sa récolte amassée ;
Ses longs repas respirent le bonheur :
Le bal s’anime, et le jeune pasteur
Suit, en sautant, la flûte cadencée ;
Le prix des jeux enflamme le lutteur ;
Les vieillards même, arbitres du vainqueur,
Conteurs diffus de leur gloire passée,
Ont rappelé leur antique vigueur.
Ô plaisirs purs, quand on sait les connaître !
Heureux qui vit sous son toit ignoré,
De ses amis doucement entouré,
Dans l’abondance et le repos champêtre !
Que sont pour lui ces palais somptueux
Dont le portique, à flots tumultueux,
Chaque matin, vomit la foule obscure
Des vils flatteurs voués à l’imposture,
Trompeurs des grands, souvent trompés par eux !
Que lui fait l’or des habits fastueux,
Et tout l’éclat d’une vaine parure ?
Content de peu, dans sa frugalité,
A-t-il besoin que les mers et la terre,
De ses banquets servent l’avidité,
Et qu’un vin rare écume dans son verre ?
Eh ! n’a-t-il pas, au gré de ses désirs,
Tous les trésors d’une riche campagne,
Des fleurs, des fruits, ses livres, sa compagne,
Et son asyle, et d’innocents plaisirs ?
S’il est privé de ces molles délices
Qui du vieil âge enfantent les supplices,
Dans ses déserts il est bien plus heureux.
Tantôt il coupe une branche inutile,
Et prête à l’arbre un rameau fructueux,
Ou sur le front d’un ormeau vigoureux
Il fait monter une vigne docile :
Tantôt il presse un miel délicieux,
Tond ses brebis, et de leur sein fertile
Exprime un lait destiné pour les dieux.
Ah ! c’est pour lui que la fortune est sûre !
Loin des revers et de l’espoir trompeur,
Loin des regrets, il est riche en bonheur,
Autant qu’il l’est des biens de la nature.
Souvent il lit sous des ombrages verts,
Ce qu’ont écrit les Muses immortelles,
Ou sur son luth il cadence comme elles
Un chant sacré, digne de leurs concerts.
Comme il éprouve une touchante ivresse,
Quand ses enfants s’élancent dans son sein,
Jaloux d’avoir sa première caresse ;
Lorsqu’un ami partage son festin,
Et qu’une épouse étalant sa richesse,
Lui sert des mets nés dans le champ voisin !
C’est là jouir de ce temps qui s’envole !
Quel sort heureux ! quel doux emploi des jours
D’autres que lui, tristes jouets des cours,
De la grandeur encenseront l’idole ;
D’autres fuiront de leurs paisibles toits
Pour sillonner un élément perfide,
Ou grossiront la cohorte homicide
Qui vend son sang aux querelles des rois.
Le bruit du monde agité par l’orage,
Les passions, les brigues, les combats,
L’ébranlement, la chute des états
Ne troublent point les beaux lieux où le sage
Voit la nature, et la suit pas à pas,
De fleur en fleur, de feuillage en feuillage.
Les arts divins amusent ses loisirs ;
De l’héroïsme il sent aussi la flamme ;
La vérité vient éclairer son âme,
Et l’amitié prend soin de ses plaisirs.