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Pendant une nuit de janvier,
Deux ermites, voisins des campagnes belgiques,
Dans un bourg opulent allèrent mendier :
Mais ils avaient beau supplier,
Entonner des noëls antiques,
Et faire gémir le clavier
De leurs vielles mélancoliques ;
L’habitant inhospitalier
Se tint clos près de son foyer,
Et se moqua de leurs cantiques.
Un seul leur ouvrit sa maison ;
C’était un étranger, appelé Palémon.
Il les accueille, et leur présente
Une couche modeste, où son âme innocente
Trouvait le sommeil et la paix.
Sa compagne Misis, d’une main chancelante,
Sur une table usée arrange quelques mets,
Et d’une voûte souterraine
Tire un vin réservé pour la fête prochaine.
Quand le repas fut prêt, un vase aux larges flancs
Egayant les propos, fit le tour de la table :
Mais du nouveau nectar les flots toujours coulants
Ne désemplissaient pas la cruche inépuisable.
Ce prodige étonna les vertueux époux ;
En tremblant de frayeur, ils tombent à genoux :
N’ayez, dirent les saints, ni crainte, ni surprise ;
Vous êtes comme nous des serviteurs de Dieu :
Mais quant aux habitants de ce coupable lieu,
C’est une race impie, et qu’il faut qu’on détruise ;
Nous livrons leurs maisons au feu,
Et changeons la vôtre en église.
L’effet de ce discours pour eux ne fut qu’un jeu ;
Ils parlent, et d’abord, d’un mouvement rapide,
On voit le toit, les murs, les solives marcher ;
La cheminée en pyramide
S’élargit, se prolonge, et devient un clocher ;
La marmite s’élève, et se transforme en cloche ;
On vît même un vieux tournebroche,
Depuis longtemps abandonné,
De rouages nouveaux se montrer couronné ;
Et son balancier qui naguère,
Aidé d’un pied de plomb, tournait si promptement
Que les yeux se perdaient dans son cours circulaire,
Ralentissant son mouvement,
N’avança que d’un doigt pendant une heure entière.
Comme à la cheminée il tenait autrefois,
Il voulut y tenir encore ;
Il devint une horloge, et son timbre sonore,
À l’heure du dîner, fait entendre sa voix.
Une énorme chaise de paille
Qui dans ses bras d’osier recevait Palémon,
Se traîne avec fracas, et contre la muraille
Monte comme un grand limaçon :
Son dos forme sur elle une voûte légère,
Et le fauteuil est une chaire.
Le temple est décoré de superbes lambris ;
On y voit des tableaux, au lieu de ces images
De Pierre-de-Provence et de Jean-de-Paris
Dont se tapissent les villages.
Le bois du lit, d’un banc prend la forme et le nom
Et fidèle aux mêmes usages,
Sert encore à dormir quand on est au sermon.
Après cette métamorphose,
Les saints dirent aux deux époux :
Ne voulez-vous point autre chose ?
Vous pouvez disposer de nous.
Palémon, quelque temps, réfléchit en silence ;
Puis, les remerciant de leur soin bienfaiteur :
Ma maison, leur dit-il, est de belle apparence ;
Mais que fait l’éclat au bonheur ?
Je voudrais, comme un bon prieur,
Végéter grassement au sein de l’abondance.
Son désir fut comblé : rien ne lui manqua plus ;
Et l’or, pour cette fois, fut le prix des vertus.
Un soir, qu’il racontait cette étrange aventure
À d’autres villageois auprès de lui rangés,
Il vit soudain ses pieds en racine allongés ,
Et le front de Misis entouré de verdure :
C’est ainsi qu’eu tilleuls tous deux furent changés.
Le magister du lieu, vieillard octogénaire,
Se souvient d’avoir vu, quand il était enfant,
Ces arbres ombrager les murs du cimetière.
Le dimanche, après vêpre, il y mène souvent
Des pères, des époux, une famille entière ;
Il leur montre avec son bâton
La place où les tilleuls unissaient leur feuillage ;
Ici, c’était Misis ; là, c’était Palémon :
Quand du temps ennemi l’un d’eux subit l’outrage,
L’autre, laissé dans l’abandon,
En sécha de douleur le jour de son veuvage.