«
À la fin d’un beau jour, Licoris et Sélime,
Ayant rassemblé leur troupeau,
Prenaient le frais sur un côteau
Dont le soleil dorait la cime.
Ils s’occupaient de Palémon ;
Car ce couple charmant, modèles de tendresse,
N’avait d’autre plaisir que d’en parler sans cesse.
Si nous sommes heureux, j’en sais bien la raison,
Disait Licoris à son frère :
Les cieux protègent notre père :
Il le mérite ; il est si bon !
Sélime.
Que leur faveur conserve une tête si chère !
Un soir, sous le berceau voisin de sa chaumière,
Il dormait d’un sommeil aussi pur que son cœur :
Sur son front j’imprimai ma bouche,
Et soudain, soit amour, ou soit que son bonheur
Se fasse ressentir à tout ce qui le touche,
Des larmes de plaisir coulèrent de mes yeux :
« Ce bon père ! disais-je, à quel point il nous aime !
Il a veillé pour nous ; et dans son sommeil même,
Il sait encor nous rendre heureux ! »
Licoris.
Hier, dans quel état il revint de la plaine !
Ah ! si tu l’avais vu se traîner avec peine,
Accablé sous le poids des ans !...
Je volai dans ses bras qu’il m’ouvrit avec joie :
« Cher Palémon, lui dis-je, espoir de tes enfants !
Permets qu’à tes regards mon âme se déploie ;
Ta vieillesse s’épuise à force de travaux :
À quoi bon, devançant le retour de l’aurore,
Pour courir dans les champs, te priver du repos,
Et dans l’ardeur du jour y retourner encore ? »
Il sourit doucement, tandis que je parlais ;
Alors me regardant de l’air que tu connais :
« Ma fille, me dit-il, bénis la Providence,
Dont toujours la vertu reçoit sa récompense ;
Le généreux Atis m’a rendu possesseur
Du terrain qui commence à la prochaine rive ;
C’est pour vous que je le cultive :
Cette peine est chère à mon cœur… »
Tu pleures, Sélime !
Sélime.
Ah ! quel père !
Ma sœur ! nous ne pourrons jamais
Égaler son amour ni payer ses bienfaits…
Ecoute, mais surtout que ce soit un mystère :
Aujourd’hui j’ai vendu, pour avoir un mouton,
Les paniers que tu m’as vu faire ;
Je le destine à Palémon.
Sur son troupeau, ce soir, en promenant la vue,
Il dira : Grâce au ciel ! ma fortune est accrue !
Licoris.
Et moi, de mon serin je lui ferai présent.
Ô mon frère ! je crois qu’il sera bien content !
Elle achevait ces mots, quand Palémon s’avance.
Il écoutait, caché dans un buisson voisin :
Trahi par son impatience,
Il vole à ses enfants ; il leur ouvre son sein :
Daigne veiller, dit-il, sur ce couple que j’aime,
Ô Dieu, témoin de mon bonheur !
Fais qu’il pense toujours de même,
Et j’attendrai la mort dans la paix de mon cœur.