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L'amour filial

Nicolas Germain Léonard · 1771 · Préromantisme · 18e siècle
«
À la fin d’un beau jour, Licoris et Sélime, Ayant rassemblé leur troupeau, Prenaient le frais sur un côteau Dont le soleil dorait la cime. Ils s’occupaient de Palémon ; Car ce couple charmant, modèles de tendresse, N’avait d’autre plaisir que d’en parler sans cesse. Si nous sommes heureux, j’en sais bien la raison, Disait Licoris à son frère : Les cieux protègent notre père : Il le mérite ; il est si bon ! Sélime. Que leur faveur conserve une tête si chère ! Un soir, sous le berceau voisin de sa chaumière, Il dormait d’un sommeil aussi pur que son cœur : Sur son front j’imprimai ma bouche, Et soudain, soit amour, ou soit que son bonheur Se fasse ressentir à tout ce qui le touche, Des larmes de plaisir coulèrent de mes yeux : « Ce bon père ! disais-je, à quel point il nous aime ! Il a veillé pour nous ; et dans son sommeil même, Il sait encor nous rendre heureux ! » Licoris. Hier, dans quel état il revint de la plaine ! Ah ! si tu l’avais vu se traîner avec peine, Accablé sous le poids des ans !... Je volai dans ses bras qu’il m’ouvrit avec joie : « Cher Palémon, lui dis-je, espoir de tes enfants ! Permets qu’à tes regards mon âme se déploie ; Ta vieillesse s’épuise à force de travaux : À quoi bon, devançant le retour de l’aurore, Pour courir dans les champs, te priver du repos, Et dans l’ardeur du jour y retourner encore ? » Il sourit doucement, tandis que je parlais ; Alors me regardant de l’air que tu connais : « Ma fille, me dit-il, bénis la Providence, Dont toujours la vertu reçoit sa récompense ; Le généreux Atis m’a rendu possesseur Du terrain qui commence à la prochaine rive ; C’est pour vous que je le cultive : Cette peine est chère à mon cœur… » Tu pleures, Sélime ! Sélime. Ah ! quel père ! Ma sœur ! nous ne pourrons jamais Égaler son amour ni payer ses bienfaits… Ecoute, mais surtout que ce soit un mystère : Aujourd’hui j’ai vendu, pour avoir un mouton, Les paniers que tu m’as vu faire ; Je le destine à Palémon. Sur son troupeau, ce soir, en promenant la vue, Il dira : Grâce au ciel ! ma fortune est accrue ! Licoris. Et moi, de mon serin je lui ferai présent. Ô mon frère ! je crois qu’il sera bien content ! Elle achevait ces mots, quand Palémon s’avance. Il écoutait, caché dans un buisson voisin : Trahi par son impatience, Il vole à ses enfants ; il leur ouvre son sein : Daigne veiller, dit-il, sur ce couple que j’aime, Ô Dieu, témoin de mon bonheur ! Fais qu’il pense toujours de même, Et j’attendrai la mort dans la paix de mon cœur.

Notes

Recueil: Poésies pastorales. Note: Idylle sixième du livre second. Ce poème est une reprise modifiée de l’idylle sixième du recueil "Idylles morales" de 1766. Il sera ensuite repris sous le titre "La piété familiale" et amputé de certains vers, en 1775 dans le recueil "Idylles et poèmes champêtres". https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1090874q/f94.item

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