«
Onde fraîche, pure et limpide,
Qui voyais Eglé sur tes bords !
Bois qui prêtais ton ombre à sa pudeur timide !
Belles fleurs dont ses pas ont foulé les trésors !
Tilleul dont la voûte légère
A favorisé mon bonheur !
Tendre écorce, dépositaire
Des plus doux secrets de mon cœur !
Lieux qui m’entretenez d’une amante si chère !
Soyez témoins de ma douleur.
C’est ici qu’oublié de toute la nature,
Nos jours semblaient couler dans un rêve enchanteur.
C'est là que de sa tige enlevant une fleur,
Elle en voulut parer la couche de verdure
Où j’avais été son vainqueur.
Aurais-tu donc appris d’une puissante fée
Cet art suprême de charmer ?
Je l’ai vue attirer les chênes du Riphée :
J’ai vu même, à sa voix, la foudre s’allumer.
Mais ce n’est point ton air folâtre,
Ni ton souris, ni tes beaux yeux,
Ni l’or flottant de tes cheveux
Répandus sur ton cou d’albâtre,
C’est ton amour, Eglé, c’est ton cœur généreux,
C’est ta fidélité que mon cœur idolâtre.
Ô Dieux ! veillez sur elle, et ramenez ses pas
Au sein des paisibles chaumières !
La plus jeune de nos bergères
Vous fera don pour moi de l’agneau le plus gras.
En longs habits de lin, je veux suivre la fête ;
Je tiendrai des paniers que le myrte a tressés,
Et d’autres myrtes sur ma tête
Seront mollement enlacés.
Quand verrai-je l’Aurore, avec ses doigts de rose,
Ouvrir à ce beau jour les campagnes des airs ?
Muses ! pour le chanter, préparez vos concerts !
Que l'alcyon plaintif dans son nid se repose ;
Qu’un vase aux larges flancs me prodigue le vin :
Je veux jusqu’à l’aube naissante
Prolonger un joyeux festin,
Et voir se réfléchir dans ma coupe écumante
Les premiers rayons du matin.
Prends cette même robe, élégante parure,
Qui sur tes attraits innocents
Étalait sa blancheur éblouissante et pure,
Quand tu vins enflammer mes sens ;
Couronne ton front de guirlandes
Comme au plus brillant de tes jours :
Nous irons à Vénus présenter nos offrandes,
Et la solliciter de servir nos amours ;
Nous irons visiter la treille
Où souvent de Titon la compagne vermeille
Nous vit, le verre en main, sur le lit de gazon
Que nous avions foulé la veille.
Les faunes indiscrets qui nous prêtaient l’oreille,
Ont retenu cette chanson :
« N'allons jamais chercher une lointaine rive ;
« C’est un temps perdu pour l’Amour.
« Tandis que nous errons, ce Dieu fuit sans retour,
« Et l’éternelle nuit arrive. »