«
Daphnis avait quitté son foyer solitaire,
Et promenait ses pas près d’un étang voisin
Qui du flambeau des nuits répétait la lumière.
L’aspect d’un soir pur et serein,
Le chant du rossignol, le calme des prairies
Entretinrent longtemps ses douces rêveries :
Mais il revint enfin sous les berceaux épais
Qui devant sa cabane étendaient leur ombrage.
Là, couché sur le gazon frais,
Sur une de ses mains appuyant son visage,
Le vieux Lamon dormait en paix.
Daphnis ému s’arrête et contemple son père :
Un sentiment délicieux
L’enivrait en fixant une tête si chère !
Quelquefois seulement il regardait les cieux,
Et des larmes d’amour coulaient de sa paupière.
Ô mon père! dit-il, quel calme est dans tes sens !
Que le sommeil est pur dans les cœurs innocents !
Ce soir, en quittant ta chaumière,
Tu seras venu dans ces lieux
Offrir aux immortels une sainte prière,
Et des songes légers auront fermé tes yeux.
Tu priais pour ton fils... ah ! je suis trop heureux !
Si je vois sur nos champs reposer l’abondance,
Si les prés sont couverts de nos troupeaux nombreux,
C’est toi, c’est ta vertu dont je sens l’influence ;
Les dieux que tu chéris favorisent tes vœux.
Quand, touché de mes soins pour ta frêle vieillesse,
Tu me bénis d’un air content ;
Quand tu répands sur moi des larmes de tendresse,
Oh ! comme un torrent d’allégresse
Pénètre mon cœur palpitant !...
Mais ma félicité sera bientôt passée !
Bientôt je dois te perdre.... affligeante pensée !
En voyant tes brebis bondir sur le gazon,
Et tes blés te promettre une riche moisson,
Mes cheveux, disais-tu, sont blanchis dans la joie.
Fleurissez, lieux charmants ! la clémence des dieux,
Pour peu de temps encor permet que je vous voie ;
De plus heureux climats vont récréer mes yeux.
Ah ! mon meilleur ami, faut-il que tu me laisses
Tes bras seront fermés à mes douces caresses !
Alors, pour consacrer ton amour paternel,
Je veux près de ta tombe ériger un autel ;
Et s’il me luit un jour propice
Où d’un infortuné j’aurai tari les pleurs,
J’irai sur cet autel offrir un sacrifice,
Et couvrir ton cercueil de laitage et de fleurs.
Mais je crains que des vents la fraîcheur ennemie
Ne te nuise dans ton sommeil
À ces mots, s’inclinant sur sa couche fleurie,
Il lui baise le front pour hâter son réveil.