«
MILON.
J’aperçois dans ce lac, auprès de ces roseaux,
Un colonne renversée !
DAMETE.
C’était un monument ; l’urne est au bord des eaux.
MILON.
Ô dieux ! quelle scène est tracée
Sur ce marbre où la ronce a jeté ses rameaux !
J’y vois les horreurs de la guerre,
Sous des coursiers fougueux des mourants entraînés,
Les chars des vainqueurs forcenés
Roulant parmi des corps entassés sur la terre…
La tombe que d’un crime on ose ainsi charger
N’est point assurément la tombe d’un Berger.
DAMETE.
Un Berger ! dis un monstre ! il dévasta nos plaines :
Comme un brigand farouche, il vint donner des chaînes
À de faibles enfants, à d’innocents Pasteurs,
À des vieillards cachés dans leurs humbles chaumières
Foula d’un pied sanglant l’espoir des moissonneurs,
Et sema dans ces champs les membres de nos pères.
Le barbare ! il craignait qu’oublié des humains,
Avec lui, chez les morts, il n’emportât sa gloire ;
Et pour éterniser sa coupable mémoire,
Ce tombeau que tu vois fut construit de ses mains.
MILON.
Exécrable tyran !... mais, certes, je l’admire !
Il veut que le passant ait soin de le maudire ;
Et voilà maintenant son monument brisé !
La fange est confondue avec ses cendres viles ;
Et dans ce vase délaissé,
On entend siffler les reptiles !
Qui ne sourirait point de mépris et d’horreur
De voir la grenouille paisible
Souiller le casque du vainqueur,
Et d’impurs limaçons se traîner sans frayeur
Le long de son glaive terrible ?
Non, je ne voudrais pas de l’or du monde entier
Si par un crime il fallait le payer :
J’aimerais mieux, en paix avec moi-même,
N’avoir que mes brebis, n’en eussé-je que deux !
J’en immolerais une aux Dieux,
Pour bénir leur bonté suprême.
DAMETE.
Viens ! je veux te montrer un monument plus beau :
Suis-moi jusqu’à la tombe où repose mon père.
MILON.
Il a laissé dans son hameau
Un souvenir que je révère.
Je te suis ; Alexis gardera mon troupeau.
DAMETE.
Tout ce que tu vois est l’ouvrage
De ses industrieux efforts.
Cette contrée était sauvage ;
Il y fit germer des trésors :
C’est lui qui planta ce bocage ;
C’est lui qui, pour baigner nos bords,
Attira ce ruisseau de son lointain rivage ;
Et voici son tombeau sous ce riant ombrage !
On dirait que, du sein des morts,
Il embellit pour nous son modeste héritage.
MILON.
Ami ! des Dieux vengeurs adorons l’équité ;
Ils brisent le tombeau d’un tyran détesté,
Qui, par les pleurs du monde, a signalé sa gloire
Tandis que ce mortel, cher à l’humanité,
Fait respecter sa cendre et bénir sa mémoire.