«
Le tendre enfant Mirtil, au lever de l’aurore,
Vit la plus jeune de ses sœurs
Tristement occupée à rassembler des fleurs.
En les réunissant, Chloé mêlait ses pleurs
Aux larmes du matin qui les baignaient encore.
Elle laissa couler deux ruisseaux de ses yeux,
Sitôt qu’elle aperçut son frère.
CHLOÉ.
Hélas ! Mirtil, bientôt nous n’aurons plus de père !
Que notre sort est douloureux !
MIRTIL.
Ah ! s’il allait mourir, ce père qui nous aime !
Ma sœur ! il est si vertueux !
Il a tant d’amour pour les Dieux !
CHLOÉ.
Oui, Mirtil, et les Dieux devraient l’aimer de même.
MIRTIL.
Ô ma sœur ! comme ici tout me paraît changer !
Comme tous les objets semblent dans la tristesse !
En vain mon agneau me caresse ;
Depuis cinq jours, je le délaisse,
Et c’est une autre main qui lui donne à manger.
Vainement mon ramier s’approche de ma bouche ;
De mes plus belles fleurs je n’ai point de souci :
Enfin, ce que j’aimais n’a plus rien qui me touche.
Mon père ! si tu meurs, je veux mourir aussi.
CHLOÉ.
Hélas ! il t’en souvient, mon frère !
Cinq jours bien longs se sont passés
Depuis que sur son sein nous tenant embrassés,
Il se mit à pleurer...
MIRTIL.
Oui, Chloé ! ce bon père !
Comme il devint pâle et tremblant !
« Mes enfants, disait-il, je suis bien chancelant,
Laissez-moi... je succombe au mal qui me tourmente. »
Il se traîna jusqu’à son lit :
Depuis ce temps il s’affaiblit,
Et tous les jours son mal augmente.
CHLOÉ.
Écoute quel est mon dessein :
Si tu me vois de grand matin
Occupée à cette guirlande,
C’est qu’au Dieu des bergers j’en veux faire une offrande.
Notre mère nous dit toujours
Que les Dieux sont cléments, qu’ils prêtent leur secours
Aux simples vœux de l’innocence :
Moi, je veux du Dieu Pan implorer la clémence.
Et vois-tu cet oiseau, mon unique trésor ?
Eh bien ! je veux au Dieu le présenter encor.
MIRTIL.
Ô ma sœur ! attends-moi : je n’ai qu’un pas à faire ;
De mes fruits les plus beaux j’ai rempli mon panier :
Je vais l’aller chercher, et pour sauver mon père,
Je veux y joindre mon ramier.
Ces mots finis, il court, va saisir sa richesse,
Et sous un poids si doux, il revoie à l’instant :
Il souriait en le portant,
Tour-à-tour agité d’espoir et de tristesse.
Les voilà tous deux en chemin,
Pour arriver aux pieds de la statue.
Elle se présentait sur un côteau voisin,
Que des pins ombrageaient de leur cime touffue.
Là , s'étant prosternés devant le dieu des champs,
Ils élèvent vers lui leurs timides accents.
CHLOÉ.
Daigne, ô Dieu des Bergers, agréer mon offrande,
Et laisse-toi toucher aux pleurs que je répands !
Tu vois ! je n’ai qu’une guirlande ;
À tes genoux je la suspends :
J’en ornerais ton front, si j’étais assez grande.
Ô Dieu ! rends notre père à ses pauvres enfants !
MIRTIL.
Conserve ce bon père ! ô dieu ! sois-nous propice !
Voilà mes plus beaux fruits que j’ai cueillis pour toi !
Si mon plus beau chevreau n’était plus fort que moi,
J’en aurais fait le sacrifice.
Quand je serai plus grand, j’en immolerai deux,
Si tu vois en pitié deux enfants malheureux.
CHLOÉ.
Nous partageons les maux que notre père endure.
Quel don peut te fléchir ?... tiens ! voilà mon oiseau !
C’est pourtant tout mon bien ! ô Pan ! je te le jure :
Vois ; il vient dans ma main chercher sa nourriture,
Et je veux que ma main lui serve de tombeau.
MIRTIL.
Ô Pan ! que faut-il pour te plaire ?
Regarde mon ramier ! je le vais appeler.
Veux-tu sa vie ? elle m’est chère :
Mais, pour que tu sauves mon père,
Je vais... oui, Dieu puissant ! je vais te l’immoler.
Et leurs petites mains tremblantes
Saisissaient des oiseaux les ailes frémissantes.
Déjà glacés de crainte, ils détournaient les yeux,
Pour commencer leurs sacrifices.
Mais une voix s’élève : « Enfants trop généreux !
Arrêtez ! l'innocence intéresse les Dieux.
Gardez-vous d’immoler ce qui fait vos délices !
Je rends votre père à vos vœux. »
Leur père fut sauvé : ce jour même avec eux,
Il alla du dieu Pan bénir la bienfaisance ;
Il passa de longs jours au sein de l’abondance,
Et vit naître les fils de ses petits neveux.