«
Licas.
« Approche-toi, jeune Bergère ;
Ne t’effarouche pas de voir mes cheveux blancs :
Je n'ai point d'un vieillard le front triste et sévère,
Et quoique déjà loin de l'âge heureux de plaire,
J'aime à sourire encore à des attraits naissants.
Chloé.
Je voudrais bien, Licas, te faire une demande.
Licas.
Viens d'abord te placer sur ce banc de gazon.
Chloé.
Toi qui chantes si bien, permets que je t'entende :
Si tu me dis une chanson,
Je te ferai présent d'une fraîche guirlande.
Licas.
Hélas ! mon chant n'est plus ce qu'il fut autrefois !
L'Amour qui m'inspirait aujourd'hui m'abandonne. »
Il dit, et parcourant le tableau de l'Automne
Avec un doux sourire, il éleva sa voix.
Les bois sont éclaircis ; leur verdure est fanée ;
Une teinte rougeâtre enflamme les côteaux,
Et le feuillage mort qui tombe des rameaux
Annonce à mes regards le déclin de l'année.
L'hiver, le triste hiver va reprendre son cours ;
Je verrai mes berceaux dans leurs habits funèbres,
Heureux de n'arriver à ces jours de ténèbres,
Qu'après avoir cueilli les roses des beaux jours.
Quand mes premiers désirs ont commencé d'éclore,
Je crus renaître alors, et mon cœur étonné
D'un plus vaste univers parut environné.
J'admirais le printemps et l'éclat de l'aurore :
Tous les objets frappaient mes yeux ;
À tous les sentiments j'ouvrais une âme avide,
Et près d'une Bergère, un feu séditieux
Sortait incessamment de ma prunelle humide.
Misis fixa mes vœux irrésolus :
Tel à l’entour de mille fleurs nouvelles
Le papillon va promener ses ailes :
Il voit la rose, et ne balance plus.
Misis avait quinze ans et l'innocence
De ce bel âge où le cœur et si pur,
Des yeux naïfs où se peignait l'azur
D'un ciel d'été, les grâces de l'enfance,
Et la pudeur, ce fard de la beauté,
Sans qu'il amour n'est point la volupté.
Nous nous aimions : le ciel me fit époux et père :
Ô temps de mon hymen que tout me trace encor !
Tandis qu'elle vécut, Misis fut mon trésor,
Et la paix avec elle habita ma chaumière.
Tu connaîtras, Chloé, combien ce sort est doux…
(J'ai peine, en y songeant, à retenir mes larmes :)
Un jour tu sentiras que pour de vrais époux,
La pauvreté même à des charmes.
Sur deux cœurs tendrement épris,
De tous les maux l'atteinte est vaine :
Leurs traits glissaient sur nous, et nous étions surpris
De trouver le plaisir dans le sein de la peine.
Aujourd'hui ,que pour moi ces biens sont disparus,
Leur image au moins me console :
Quand l'âge du bonheur s'envole,
On vit dans l'âge qui n'est plus.
Ton enfance à mes yeux sera toujours présente,
Ô Chloé ! sur mon sein j’aimais à te presser ;
Je voyais ta bouche charmante
Errer près de la mienne, et chercher un baiser.
Combien de ces moments le souvenir m'enchante !
Ah ! nature, nature ! il faut me reposer :
Ta voix m'en avertit sans cesse.
Adieu plaisir ! adieu tendresse !
À vos illusions je ne dois plus penser.
Déjà je ne sens plus ce trouble, cette ivresse
Que faisait naître en moi la beauté dans sa fleur ;
Mon cœur engourdi de vieillesse,
Ne bat plus auprès d'elle avec la même ardeur.
Bientôt le voyageur marchera sur ma cendre,
Comme il marche aujourd'hui sur le feuillage épars :
Vents fougueux ! dans nos champs différez de descendre,
Afin que leur éclat charme encor mes regards.
Quand tu reviendras, bel Automne,
Je ne pourrai peut-être admirer le tableau
Des fertiles moissons que ta saison nous donne…
Hélas ! quel arbre alors couvrira mon tombeau ?