«
Sous le poids des revers, l’honnête homme abattu,
Adresse à son Auteur une voix gémissante,
Il lui crie un pleurant : « Pourquoi m'as-tu déçu ?
Quel est donc ici-bas ce bonheur qu'on me vante ?
Par des assauts cruels sans cesse combattu,
Je n'ai pas même acquis la paix de la vertu.
Ô justice du ciel, que j'ai peine à comprendre !
Providence du monde ! où sont tes traits vengeurs ?
Sur le coupable heureux, tu tardes à descendre :
Cependant il triomphe, et tes adorateurs
Sont courbés dans la poudre et baignés de leurs pleurs.
Je me plais à penser que pour les cœurs sensibles,
Il est une autre vie, après ce court sommeil ;
Qu'à l'instant où, suivi de son triste appareil,
Le temps nous saisira dans ses bras invisibles,
Nous verrons naître enfin le grand jour du réveil. »
Se serait-il flatté d'une vaine espérance ?
La nature se tait dans cette nuit d'effroi ;
Autour de ses tombeaux règne un morne silence…
Ô Père des humains ! principe de clémence !
Quels que soient tes décrets, je m'en fais une loi :
Mais si, sans altérer ta suprême justice,
Tu ne peux nous priver de l'immortalité,
Si le prix glorieux atteint après la lice,
L'athlète triomphant qui l’aura mérité,
Sur de constants efforts, jette un regard propice ;
Pardonne à l'homme faible et sujet à l'erreur,
Si parmi d’heureux jours avoués par l'honneur,
Il t’en présente un seul que réclame le vice.
Eh ! qui de nous, grand Dieu, ne s'égara jamais ?
Qui de nous, au méchant, ne fut jamais semblable ?
Le juste est si souvent tenté d'être coupable !
Nous serions tes égaux, si nous étions parfaits.
Qu'ils tremblent ces auteurs de détestables trames,
Qui du fiel de la haine ont enivré leurs âmes,
Et ces audacieux mortels,
Dont l'aveugle démence insulte à tes autels,
Et ces lâches amis dévoués au parjure,
Et ce peuple d'ingrats, insensible aux bienfaits,
Et ces hommes d'airain, pour qui de la nature
Le livre ne s'ouvrit jamais !
Mais toi que dans la course un noble espoir anime
Ne crains pas de paraître aux yeux de l'Éternel
Affreux avant-coureurs des vengeances du ciel,
Les remords sur la terre accablent sa victime
Et quand on vit en paix, on n'est point criminel.
Sois dans ta propre cause un juge inexorable.
N’entendis-tu jamais cette effrayante voix,
Qui gronde sourdement dans le sein du coupable ?
Honores-tu ton Dieu, ton pays et ses lois ?
De l'honnête et du beau sais-tu goûter les charmes ?
L'indulgente pitié, sur le malheur d'autrui,
Te fait-elle verser de généreuses larmes ?
Le faible, auprès de toi, trouve-t-il un appui ?
Rends-tu justice à tous ? n’offenses-tu personne ?
Soutenu de ces droits, ne crains pas de périr :
Va, la palme est à toi, si la vertu la donne,
Et ce n'est qu'au méchant à craindre l'avenir
Un jour nous verrons fuir le fantôme du monde ;
Un jour nos passions, nos erreurs, nos désirs
Nos longs tourments, nos courts plaisirs,
Seront ensevelis dans une nuit profonde :
Mais le juste emporté sur des ailes de feu,
Ira se reposer dans le sein de son Dieu.
Alors la Sagesse suprême
Lui découvrira le système
Qui du monde moral fait mouvoir les ressorts ;
Alors apercevant la chaîne des rapports
Qui jadis échappait à sa vue incertaine,
Il saura d'où naît ici-bas
Ce mélange étonnant de paix et de combats,
De vice et de vertu, de plaisir et de peine.
Il saura pourquoi l'homme, aux fers du préjugé,
A livré tant de fois la vérité proscrite ;
Pourquoi le timide mérite
Vit méconnu, meurt négligé ;
Pourquoi l'innocent outragé,
Traîne la calomnie et la haine à sa suite ;
Pourquoi l'Humanité, cette fille du ciel
Des superstitions est souvent la victime
Et pourquoi les plaisirs environnent le crime,
Tandis que l'honnête homme est abreuvé de fiel.
Je suis prêt à m'unir au Bienfaiteur que j'aime :
Père de la nature ! ô mon Juge ! ô mon Roi !
Être par qui je vis, et qui vis par toi-même !
Que tes cieux s'ouvrent devant moi !
Je verrai mon tombeau d'un œil tranquille et ferme :
Mon cœur vers l'avenir constamment emporté,
M'apprend qu'il fut créé pour l'immortalité,
Et que d'un nouvel être il porte en lui le germe.
Que dis-je ? jusqu'ici je n'ai point existé :
La vie est un sommeil, et la mort est son terme.
Invisible moitié qui fais agir mon corps !
Qu’attends-tu pour briser ce rempart de poussière,
Qui concentre ta flamme, et borne ses efforts…
Sois libre ; prends ton vol ; remonte d'où tu sors.
Ainsi, l’aiglon rapide, échappé de son aire,
Va planer dans les cieux et fixer la lumière.
Élance-toi, mon âme, au sein de ton Auteur :
Il t'attend, il t'appelle, il t'ouvre la barrière.
Ô mort ! de tes assauts je brave la fureur :
Frappe, romps à ton gré le nœud qui me resserre.
Cendre indigne de moi ! je te rends à la terre,
Et je vais m'élever aux sources du bonheur.