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L’été brûlant arrive et vient jaunir les plaines.
Je chanterai sa gloire, à l’ombre des forêts,
Sur des bords arrosés par les eaux des fontaines,
Tandis que dans l’espace il fait voler ses traits.
Des rayons de Vesper le couchant brille encore,
Quand déjà l’orient pâlit devant l’aurore.
Une faible clarté, dans le vague des airs,
Perce rapidement le crépuscule sombre :
On découvre les monts et leurs panaches verts ;
Les torrents azurés semblent fumer dans l’ombre.
Bientôt le jour s’étend, et verse les couleurs
Sur l’humide horizon, blanchi par les vapeurs.
L’alouette, en chantant, monte vers la lumière ;
Le lièvre, ami des blés, s’abandonne à ses jeux ;
Le cerf léger bondit le long d’une clairière,
Et regarde souvent le berger matineux,
Qui sort, avec la paix, de son humble chaumière.
Ô tranquilles vallons ! solitaires berceaux !
Campagnes dont l’éclat réjouit ma pensée !
Qui peut dormir encor, quand la fraîche rosée,
Quand l'aube radieuse anime vos tableaux ?
Toi, que le dieu des arts attend sous la feuillée,
Voici l’heure où les champs t’offrent mille douceurs !
Viens sur la mousse tendre et mollement enflée,
De tes sens assoupis réveiller les langueurs !
Viens contempler la terre à tes yeux dévoilée,
Te baigner dans l’air pur, t’égarer sur les fleurs !
Alors, éprouves-tu les accès du génie ?
Promène librement tes pinceaux créateurs,
Et sois sûr de franchir les bornes de la vie !
Le roi du jour s’approche : avec quel appareil
Il s’annonce au sommet des montagnes sauvages !
Des flots d’or sont partis de l’horizon vermeil ;
La terre se colore, et les chantres volages,
Prêts de faire éclater d’harmonieux ramages,
Avec un doux tumulte attendent le soleil.
Le voyez-vous paraître au bord de sa carrière ?
Prosternez-vous, mortels ! des torrents de clarté
Tombent, en un instant, de son char de lumière :
Il lance les rayons de la fécondité,
Donne l’être au néant, le souffle à la matière,
Et l’espace est rempli de son immensité.
Miroir éblouissant de la divinité !
Le temps jette à nos pieds le cèdre des montagnes :
Le temps couche les monts au niveau des campagnes ;
Mais toi ! rien ne flétrit ton antique beauté :
Ta chevelure d’or flotte sur les nuages,
Et ton astre emporté sur l’océan des âges,
Au milieu d’un ciel pur, roule avec majesté !
Ô père des saisons ! que le mage t’implore !
Qu’aux champs péruviens, aux rivages du more,
Le peuple adorateur rende un culte à tes feux ;
Qu’au-devant de ton char, les enfants de l'Aurore
Elèvent à l’envi leur cantique amoureux !
Ces tributs sont la voix de la reconnaissance.
Comme un dieu bienfaiteur, tu montes dans les cieux.
Versant sur l’univers la joie et l’espérance.
Et pourquoi l’homme heureux de ta seule présence,
T’aurait-il refusé son encens et ses vœux ?
Âme du mouvement ! principe de la vie !
Depuis l’esprit humain que ta flamme délie,
Jusqu’au vil moucheron qu’un jour forme et détruit,
C’est par toi que tout naît, tout agit, tout désire.
Le cortège léger dont la pompe te suit,
Les heures, la rosée, et le tiède zéphire,
Dispensent à nos champs, pour orner ton empire,
Les couleurs, les parfums, et la fleur, et le fruit.
Tu ne te bornes point à décorer la terre ;
Ton regard, des rochers perce l’abîme obscur,
Fait croître les métaux, fait végéter la pierre,
Donne au rubis ses feux, au saphir son azur.
De tes rayons pourprés la topaze étincelle ;
Le diamant reçoit leur éclat le plus pur ;
Tu les fais vaciller sur l’opale infidèle,
Et la verte émeraude égale en sa beauté
Le rideau du printemps par les vents agité.
Quel charme tu répands sur la nature entière !
Le fougueux ouragan se calme à ton retour :
L’humble ruisseau, noirci d’une ombre bocagère.
Resplendit sur le sable où ton rayon l’éclaire :
La friche d’un désert, les débris d’une tour,
Sont revêtus par toi d’une grâce étrangère :
On croit voir s’égayer, à l’aspect d’un beau jour,
Le bois mélancolique et la triste fougère,
Si le ciel m’ordonnait d’aller chanter tes feux
Dans les rochers brûlants du nouvel hémisphère,
J’irais, puisque ton astre embellit tous ces lieux !
J'y porterais ma lyre, et je mourrais heureux
Si mon dernier regard contemplait ta lumière.
Quelle magnificence ! elle étonne mes yeux,
Trop faibles pour saisir cette immense étendue !
Peindrai-je de ces monts les groupes lumineux,
Que le soleil enflamme au travers de la nue ;
Ces vallons ombragés de bois majestueux,
Ce fleuve qui se roule en replis sinueux,
Et renvoie aux rochers des clartés ondoyantes ;
Ce vent doux qui frémit sur les vagues brillantes ;
Ce long tapis de fleurs, déployé sur les prés ;
Ces collines, ces tours, ces villages dorés,
Ces épis balançant leurs têtes jaunissantes,
Et toutes les couleurs qui, fuyant par degrés,
Semblent, au loin, se perdre en vapeurs transparentes !
Une céleste joie a passé dans mon cœur !
Ô Soleil ! est-ce toi dont je sens l’influence ?
Les bois sont animés ; le chant des airs commence ;
La flûte se marie à la voix du pasteur ;
On entend soupirer la plaintive romance ;
L'agneau sur le gazon, l'abeille sur la fleur.
Le zéphir qui s’agite au sein de l’abondance !
Tout élève à-la-fois les accents du bonheur.
Que vous êtes heureux, enfants de l’harmonie !
Oiseaux ! que chantez-vous ? vos plaisirs, vos amours
Sans crainte, sans besoin, sans chaîne qui vous lie,
Vous volez du tilleul à l’épine fleurie :
L’eau qui vous désaltère est moins libre en son cours.
La nature a pris soin de former vos atours :
Elle a mûri pour vous les grains de la prairie.
Hélas ! charmants oiseaux ! si vos moments sont courts,
Un seul de vos printemps vaut toute notre vie :
L’instinct vers le bonheur vous mène sans détours.
Ah ! chantez ! c’est à moi de vous porter envie.
Bientôt, en vous quittant, j'irai près des mortels
Chercher de faux plaisirs et des tourments réels ;
Dans leur commerce ingrat, je vais apprendre à feindre,
À déguiser mon front, à resserrer mon cœur ;
Je vais craindre, espérer, m'inquiéter, me plaindre
Me jeter dans la foule, et courir à l’erreur...
Laissez-moi de ces bois suivre la mélodie,
Inutiles regrets ! laissez-moi respirer
Dans ce frais labyrinthe où je vais m’égarer,
À l’ombre des vergers parfumés d’ambroisie.
La belle heure du jour fuit, tandis que mes vers
Coulent sans art, au gré d’une Muse facile.
La rosée, à l’abri de ces berceaux couverts,
Dans leurs bouquets penchés, trouve à peine un asile.
L’œil se baisse ébloui de la splendeur des airs ;
Le vent dort, l’onde est calme, et la feuille immobile.
Le Soleil a fondu la masse des brouillards,
Qui voilait des coteaux les bandes colorées ;
Et le vaste horizon, ouvert de toutes parts,
Semble se réunir aux voûtes azurées.
On entend maintenant dans les hameaux voisins
Le doux mugissement de la vache pesante,
Dont le lait, exprimé par d’innocentes mains,
Remplit de son nectar une cruche écumante.
Le lévrier couché s’abandonne au repos,
Auprès de la cabane où la mouche bourdonne.
Si le vent du buisson fait frémir les rameaux,
Il se dresse, il écoute, et sa voix qui résonne
Va dans les antres sourds éveiller les échos.
Le cerf, avec effroi, lève sa tête altière ;
Il croit que les chasseurs ont percé son réduit :
Il s’agite en sursaut, prête l’oreille au bruit,
Et retombe assoupi sur son lit de fougère.
Ce murmure qui sort des gazons d’alentour,
N’est pas sans volupté dans la chaleur du jour,
Au bord d’une eau tranquille, où Le berger sommeille
Livré nonchalamment aux rêves de l’amour,
Près du dîner frugal qui remplit sa corbeille.
Où sont ces fils de l’air dont j’entends les chansons ?
Les caveaux souterrains fermés à la lumière,
Le marécage impur chargé d’exhalaisons,
Les rochers dont la ronce a pénétré la pierre,
Les vergers odorants, les prés et les buissons,
Tout reçoit, tout nourrit leur espèce éphémère.
Quand le Soleil aux vents ordonne de souffler,
Des mondes à mes pieds paraissent s’ébranler.
Là, sont des nations qui n’ont vu qu’une aurore,
Jouets de l’air léger, plus légères encore,
Offrant, sous mille aspects, les brillantes couleurs
Que de ses beaux rayons leur père a fait éclore.
Elles quittent la tombe où, jusqu’aux jours de Flore,
Leurs sens d’un doux sommeil prolongeaient les langueur
Les unes, en voguant sur les ruisseaux trompeurs,
Des peuples écaillés servent la faim cruelle :
D’autres, pour enfermer une race nouvelle.
Couvrent d’un fin duvet le calice des fleurs :
D’autres sucent en paix le fruit qui les recèle,
Ou dans le lait perlé qu’elles frappent de l’aile,
Vont payer de leur mort de trop courtes erreurs.
Dans les rayons du jour cette foule s’élance,
S’agite, s’entremêle, et joue, et se balance.
Triste image de l’homme ! il ne fait que passer !
Au matin de son âge, un vain charme l’enivre ;
Il poursuit le bonheur qu’il ne peut embrasser,
Et, d’erreur en erreur ardent à s’élancer,
Il folâtre, oubliant qu’il n’a qu’un jour à vivre !
Ces faneurs vont m’offrir un plus riant tableau.
Voyez-les s’occuper à traîner le râteau,
Ou, rangés avec ordre autour de la prairie,
Etaler au soleil l’herbe fraîche et fleurie !
La poussière et le grain s’envolent devant eux ;
La meule s'amoncèle, et le chant de la joie,
De l’amour innocent et du travail heureux,
En concerts éclatants circule, se déploie,
Et sur l’aile des vents est porté jusqu’aux cieux.
Plus loin , quelques bergers, au bord d’une fontaine,
De leurs troupeaux nombreux viennent tondre la laine.
Tout le peuple bêlant que la source a baigné,
De ses tristes accents fait gémir la colline :
À leur côtés s’amuse une troupe enfantine ;
L’un a saisi le front du bélier couronné ;
L’autre, assis sur le dos d’une chèvre mutine,
Roule sur les gazons, avec elle entraîné.
Mais le midi s’avance, et la vue affaissée
Se perd dans les vapeurs de la terre embrasée.
L’ardente exhalaison qui pèse sur les airs
Repousse l’espérance et sèche la pensée.
Tout est en feu ; les chants et les monts entr’ouverts
N'offrent qu’un sein aride et de pâles déserts.
La tige est sans couleur, la plaine est sans rosée ;
L’humble ruisseau languit dans les prés découverts,
Impatient de fuir sous une ombre entassée ;
L’écho ne répond plus à la faux aiguisée ;
Le faneur, accablé du fardeau des chaleurs,
Dort sur le foin humide et parfumé de fleurs.
Le bœuf laborieux, couché sur la prairie,
Au mouvement de l’herbe et des zéphirs brûlants,
Soulève quelquefois sa tête appesantie ;
Quelquefois, tourmenté par la guêpe ennemie,
Des longs plis de sa queue il protège ses flancs.
Les agneaux sont rangés près des chiens vigilants.
Et dans un coin du bois, la bergère assoupie,
Laisse fuir le fuseau de ses doigts indolents.
À peine seulement, dans ce calme du monde,
La cigale s’éveille au faible bruit de l’onde.
Que le sommeil est doux, sur un lit de gazons,
Près d’un ruisseau plaintif qui descend des montagnes !
Quel plaisir d’être assis dans le fond des vallons,
Et d’entendre à ses pieds le bruit des moucherons,
Pendant que le midi brûle au loin les campagnes !
Ô bois ! qui soutenez sur vos fronts sourcilleux
La voûte où le Soleil se couronne de feux !
Que votre ombre est charmante ! elle inspire la joie ;
Elle est à nos esprits vaincus par la chaleur,
Ce qu’un fleuve est au cerf lancé par le chasseur.
Dans vos sombres berceaux, l’œil brille et se déploie ;
L’oreille est attentive, on sent battre son cœur ;
On respire la sève, on croit voir la fraîcheur.
Familles d’arbrisseaux, que le penchant rassemble !
Vous naissez, vous vivez et vous mourez ensemble.
On ne vous voit jamais, l’un de l’autre ennemis,
Des arbustes voisins outrager le feuillage :
Mais vos bras enlacés, noblement affermis,
Bravent, en s’unissant, les efforts de l’orage.
Ah ! qu’entre vous et l’homme il est peu de rapport !
Qui de nous aide un frère à combattre le sort ?
L’homme est pour son espèce un ennemi barbare ;
L'intérêt nous unit, l’intérêt nous sépare ;
On se lie, on se quitte, on ne se connaît plus,
Et dans ce tourbillon tous les cœurs sont perdus.
Douce paix ! sois du moins ma compagne secrète !
C’est ici que le ciel a placé ta retraite.
Longtemps je te cherchai dans des rêves trompeurs ;
Et lorsqu'enveloppé d’un voile de douleurs,
J’errais dans le silence et dans la solitude,
Je t’appelais en vain pour essuyer mes pleurs :
Les déserts ajoutaient à mon inquiétude :
Je te trouve aujourd’hui sous cet ombrage épais ;
Et sans que je t’appelle, ô consolante paix !
Tu viens entretenir mes riantes pensées ;
Il me semble que l’onde, et la voix des échos,
Et les tiges des bois par le vent balancées,
Murmurent près de toi l’oubli de tous mes maux.
Hélas ! tu fais sentir que le seul bien suprême
Est d’échapper au bruit, de vivre avec soi-même.
Que faut-il au bonheur ? Les chants et le repos.
Quels beaux jours j’ai goûtés sur vos rives lointaines,
Lieux chéris que mon cœur ne saurait oublier !
Antille merveilleuse, où le baume des plaines
Va jusqu’au sein des mers saisir le nautonier !
Ramène-moi, Pomone, à ces douces contrées !
Je ne troublerai point leurs tranquilles plaisirs ;
Mais timide, et semblable aux abeilles dorées,
De bosquets en bosquets je suivrai les zéphirs.
Ces masses de rochers, voisines de la nue,
De leur beauté sauvage étonneront ma vue :
Heureux si tu permets que le frais tamarin,
Sur moi, dans les chaleurs, jette une ombre étendue !
Si quelquefois encor ma poétique main
Dépouille l’ananas de sa robe touffue !
Dans sa retraite auguste, et loin des faibles arts,
C’est là que la nature enchante nos regards !
Le Soleil, en doublant sa course fortunée,
Y ramène deux fois le printemps de l’année :
On y voit des vergers où le fruit toujours mûr,
Pend en grappe de rose, et de pourpre, et d’azur ;
Une autre Flore y passe, et d’une main légère
Prodigue, en se jouant, sa richesse étrangère :
Des fleuves mugissants, rivaux des vastes mers,
Roulent sur l’océan dont ils foulent les ondes :
Des arbres élevant d’immenses rideaux verts,
Nobles fils du Soleil et des sources fécondes,
Entretiennent la nuit sous leurs voûtes profondes,
Et vont noircir le jour sur la cime des airs.
Là, dans un frais vallon, seul avec la nature,
Le sage Alcidamis coulait sa vie obscure.
On voyait près de lui, confusément épars,
Des livres, des pinceaux, les instruments des arts,
Une lyre où souvent, aux fêtes solennelles,
Il chantait pour les dieux quelques hymnes nouvelles.
Attaché, jeune encor, au char de la faveur,
Il avait tout perdu par la brigue et l’envie.
Le temps le consolait d’une injuste rigueur :
À son humble fortune accoutumant son cœur,
Il oubliait la cour (car enfin tout s’oublie !)
Et vivait plus heureux qu’il ne l’avait été
Dans les rapides jours de sa prospérité.
J’ai passé sur sa tombe : un palmier solitaire
Indique au voyageur cet asile écarté ;
On y voit quelquefois le chardon agité,
Dépouillé par les vents de sa barbe légère ;
On entend l’arbre ému par le bruit des zéphirs,
Et l’on sent naître en soi de tristes souvenirs.
Mais ces riches climats fleurissent en silence ;
Jamais un chantre ailé n'y porte sa cadence :
Ils n’ont point Philomèle et ses accents si doux,
Qui des plaisirs du soir rendent le jour jaloux.
Autour de ces rochers où les vents sont en guerre,
Le terrible Tiphon a posé son tonnerre.
Des torrents pluvieux ne peuvent dans l’éther
Éteindre le flambeau du redoutable éclair :
Plus légers que les vents, son bleuâtre phosphore
Ouvre et ferme le ciel, le ferme et l’ouvre encore :
La foudre, au même instant, roule, déchire l’air,
Tombe, et couvre de feux les champs qu’elle dévore.
Le ciel ainsi punit les forfaits des mortels !
N’avons-nous pas osé, dans ces îles heureuses
Où Pan faisait danser les Nymphes amoureuses,
Bannir l’Américain de ses champs paternels ?
Eh ! de quel droit encor l’innocente Guinée,
À nous livrer ses fils est-elle condamnée ?
Quoi ! sous un joug de fer, un despote inhumain
Tient le nègre arraché de son pays lointain !
Sur des tables d’airain, on marque à ces victimes
Le nombre de leurs coups, ou plutôt de nos crimes !
Nous voyons, sans pitié des mères dans les pleurs,
Allaiter leurs enfants qui ne sont pas pour elles !
La beauté se flétrit sous nos verges cruelles ;
L’Amour voluptueux qui jouait sur des fleurs,
S’envole au bruit des fouets et des cris de douleurs :
À force de travaux, de peines, de supplices,
On leur fait un enfer de ces lieux de délices...
La terre s’en indigne ; et l’affreux ouragan
Engloutit à la fois l’esclave et le tyran.
Ainsi nous avons vu, sur les bords de Cayenne,
La désolation frapper la race humaine,
Quand un monstre, (son nom profanerait mes vers)
Opprimait tout un peuple au sein de ces déserts.
C’est là qu’environnés d’une horrible détresse,
Dix mille infortunés, sans asile, sans pain,
Dans des champs dont leurs bras gourmandaient la paresse
Ne trouvaient pour moisson que la soif et la faim.
Ils périssaient ; la mort planait sur les campagnes ;
Auprès d’eux, leurs voisins, leurs parents, leurs compagnes
Se traînaient, et tombaient l’un sur l’autre entassés ;
Ils mouraient à leur tour, dans des maux solitaires,
Sans larmes , sans adieux, tristement délaissés,
N’ayant pas un ami qui fermât leurs paupières !...
Mais, loin de ces tableaux qui désolent mon cœur,
Revenez sous mes doigts, images du bonheur !
Quel beau soir ! les zéphirs, de leurs molles haleines,
Courbent légèrement la pointe des guérets ;
Un torrent de parfums sort des bois et des plaines ;
Le Soleil, en fuyant, se projette à longs traits
Sur les monts, sur les tours, sur les eaux des fontaines :
Un éclat vaporeux répandu dans les airs,
Comme un voile de pourpre, embrasse l’univers.
Des nuages d’argent, d’azur et d’amarante,
Ornements passagers de la robe des cieux,
Se suivent doucement dans leur forme changeante,
Comme un songe riant qui se peint sous nos yeux.
C’est ici le moment des fraîches promenades !
Vesper a ramené les heures de l’amour.
Que de gazons foulés dans le déclin du jour !
Que de fleuves charmés embrassent les Naïades !
C’est alors, si j’en crois les chantres fabuleux,
Que Phébus dételant ses coursiers lumineux,
Va retrouver Thétis dans sa grotte profonde :
Il s’abaisse, entouré de nuages pompeux,
Se plonge, et par degrés s’ensevelit dans l’onde.
Quelques restes de jour percent l’obscurité,
Et vont frapper les monts qui s’enflamment encore.
Mais d’un rouge foncé l’occident se colore ;
Les plaines, les vallons, le bosquet agité,
Tel qu’un fantôme vain dont l’erreur nous abuse,
N’offrent plus à nos yeux qu’une image confuse.
Près de chaque buisson, dans les bois tortueux,
Le ver étincelant luit au fond des ombrages ;
Les astres sur les eaux réfléchissent leurs feux ;
L’éclair brille au midi, sans annoncer d’orages ;
L’étoile de Vénus, qui monte dans les cieux,
Va guider des amants les pas mystérieux :
Diane, enfin, paraît au-dessus des montagnes ;
Sur les plis du ruisseau son globe est répété,
Et tandis que la caille appelle ses compagnes,
Un vent frais et léger répand sur les campagnes
La vapeur végétale et la fécondité.
Le voyageur sourit dans sa marche tranquille,
Et contemple les champs ornés d’un nouveau jour ;
Le villageois folâtre autour de son asile ;
La bergère, en chantant, tresse le jonc docile,
Et la nuit enhardit les larcins de l’amour.