«
LICIDAS.
Vas-tu suivre, Mœris, le chemin de la ville ?
MŒRIS.
Ô mon cher Licidas ! un sort doux et tranquille
Fait succéder la joie à mes ennuis cruels.
Un héros, de ma Muse est le Dieu tutélaire :
Il a baissé sur moi ses regards paternels :
Il a versé les biens dans mon humble chaumière,
Et je vais maintenant porter sur ses autels
Ces deux tendres agneaux que j’enlève à leur mère.
LICIDAS.
On disait, en effet, que pour prix de tes vers,
Un Prince ami des Arts, t’avait rendu le maître
Des lieux où ces coteaux penchent leurs tapis verts,
Jusqu’aux rives du fleuve, et jusqu’à ce vieux hêtre.
MŒRIS.
Il est vrai : mais, hélas ! avant ce jour heureux,
Une éternelle nuit s’approchait de mes yeux :
Au midi de mes ans, courbé sous l’infortune,
Je quittais dans regret une vie importune.
LICIDAS.
Ô ciel !... c’en était fait : avec toi, sans retour,
Nos consolations eussent été ravies :
Qui daignerait chanter les campagnes fleuries ?...
MŒRIS.
Berger ! voici des vers que je fis l’autre jour :
J’écrivais sur un hêtre, et chantais tour-à-tour.
(il chante)
Enfin de tous les cœurs l’épouvante est bannie !
Un fils des immortels va ramener encor,
Après l’âge de fer, les temps de l’âge d’or.
Veillez sur votre image, ô Dieux de ma patrie !
Et bientôt par ses soins, nos fertiles troupeaux
Du nectar le plus pur épancheront les flots ;
Les serpents vont périr, les poisons disparaître,
Et le baume en tous lieux s’empressera de naître,
Avant qu’un jour serein brille sur l’Univers.
Il faudra des combats, il faudra qu’on envoie
Un autre Achille aux murs d’une nouvelle Troie :
Mon héros doit s’armer pour affranchir les mers ;
Mais quand sa voix puissante aura calme nos haines,
La paix fera germer d’innombrables moissons ;
Les grappes du raisin chargeront les buissons,
Et le miel coulera de l’écorce des chênes.
L’agriculteur alors déliera ses taureaux ;
Le pilote oubliera de voguer sur les eaux.
Loin, les couleurs d’emprunt dont se farde la laine !
Un rouge naturel teindra l’agneau paissant,
Et d’un jaune oranger, d’un pourpre éblouissant,
La toison du bélier s’ornera dans la plaine,
Sur toi seul, ô mon Roi ! tous les yeux sont ouverts.
Attends de grands honneurs ! tes beaux jours vont éclore.
Je vois déjà l’Olympe et la terre et les mers,
Resplendir aux rayons de ta céleste aurore !
Déjà l’esclave exempt de son joug odieux
Ose lever la tête et regarder les cieux :
Le laboureur bénit ses moissons achevées,
Et ne les quitte plus pour de tristes corvées :
Nos champs qui vont fleurir sont dans la volupté ;
Les Nymphes, les Pasteurs, Pan même est enchanté :
D’aise on entend mugir les montagnes tremblantes,
Et ce cri, dans les airs, est cent fois répété :
« Oui, c’est un Dieu, Mœris ! c’est un Dieu que tu chantes. »
Je viens de consacrer deux autels de gazon ;
L’un est dressé pour toi, l’autre pour Apollon :
Je mettrai, chaque année, au pied de ton image,
Deux vases de porphyre écumants de laitage :
Ces jours, dans nos hameaux, seront des jours de paix ;
On verra nos Bergers t’y porter leur offrande ;
L’enfant qui marche à peine y tiendra des bouquets,
Et jusqu’au soir, assis dans de joyeux banquets,
Le front environné d’une fraîche guirlande,
J’occuperai ma lyre à chanter tes bienfaits.