«
Est-ce toi que j’entends? âme faible et commune!
Quoi! déjà les revers fatiguent ta vertu!
Déjà las de traîner une chaîne importune,
Tu parles de mourir, et tu n'as pas vécu!
Mais toi qui de l'honneur me vantes les maximes,
Apprends-moi s'il en est qui commandent des crimes,
Qui fassent un devoir de braver à la fois
La raison, l'amitié, la nature et les lois.
Malheureux! abruti par ta douleur profonde,
Tu voudrais ne plus vivre, et déjà tu n'es rien!
Sans l'espoir du secours dont tu peux être au monde,
Je dirais: « Qu'attends-tu? meurs et tu feras bien.
Qu'est-ce qu'un homme oisif à son centre immobile?
» Assez d'autres sans toi, créés pour le tombeau,
» Occupent sur la terre une place inutile:
» Délivre-la de ton fardeau...»
Ah! n'est-il ici-bas aucun nœud qui te lie?
Ne tiens-tu pas à ta patrie,
Par les devoirs sacrés d'homme et de citoyen?
Dois-tu sans son aveu disposer de ta vie,
Et n'est-ce pas un vol que tu fais de son bien?
Que ses regrets du moins honorent ta mémoire!
Si pour sa cause un jour il faut se dévouer,
Va rougir de ton sang les palmes de la gloire:
Alors avec éclat j'oserai t'avouer.
Mais laisser à la terre une cendre flétrie,
Mais bassement courbé sous le poids de ses maux;
Finir par un forfait sa méprisable vie,
Est-ce donc là mourir de la mort du héros?
Non, je ne conçois point cet absurde système,
De vouloir effacer, par un remède extrême,
Des douleurs que le temps emporte dans son cours.
Le sage attend leur terme et respecte ses jours:
Las de souffrir, tu meurs: un lâche eut fait de même.
« N’est-il pas temps, dis-tu, de quitter mon fardeau?
» Dois-je être du malheur l'éternelle victime,
» Et chercher le repos, est-ce commettre un crime?
» Quand je vois de mes jours s'éteindre le flambeau,
» Quand ils me sont à charge, ai-je besoin d'attendre
» Que la mort sous mes pas vienne ouvrir mon tombeau?
Quel indigne sophisme oses-tu faire entendre?
Jeune homme! il te sied bien de songer au repos!
Pour jouir de ce droit, n'as-tu plus rien à faire?
L'athlète se repose au bout de la carrière,
Et peut cueillir alors le fruit de ses travaux.
Devant l'être vengeur, paraîtras-tu sans honte?
Observe le présent, rapproche le passé:
Qu'as-tu fait dans le poste où son choix t'a placé?
De quelle œuvre aujourd'hui peux-tu lui rendre compte?
Tu crois avoir vécu, quand tu prends ton essor!
Dissipe le sommeil dont la vapeur t'enivre:
Ami! c'est en vivant que l'homme apprend à vivre.
Regarde autour de toi: ne vois-tu pas encor
Des devoirs à remplir, des modèles à suivre?
Tu te plains du malheur! mille autres l'ont connu;
Mille autres à ton fort pourraient porter envie;
La joie et le chagrin partagent notre vie,
Et le bien par le mal est toujours combattu.
Dans tes ennuis cruels, tu dois dire à toi-même:
Le mal est passager; le bien seul est certain;
Tout doit rentrer dans l'ordre, et le moteur suprême
Ne peut s'écarter de sa fin.
Mais pour te dispenser de vivre avec tes frères
Tu n'aperçois chez eux que faiblesses, qu'erreurs,
Et tes pinceaux atrabilaires
Peignent l'humanité des plus noires couleurs.
« Laissons le monde en proie aux artisans du crime:
» Tout s'y montre caché sous un masque imposteur;
» Il faut sur son théâtre être ou dupe, ou trompeur,
» Ou persécuteur, ou victime.
» L'honnête homme y baisse les yeux;
» De l'amère pitié le sourire l'accable :
» Les roses du plaisir couronnent le coupable,
Et le vice lui seul a le droit d'être heureux.
» Que sert à qui gémit au sein de l'indigence,
» D'avoir les sentiments, la probité, l'honneur?
» Les égards, les respects vont chercher l'opulence:
» Le juste infortuné n'a pour lui que son cœur.
» Pourrais-je de mes mœurs démentir la rudesse,
» Essuyer des rebuts, ramper dans la bassesse,
» Moi, dont l'orgueil préfère à d'indignes trésors,
» Une pauvreté mâle à l'abri du remords ?
» Que ferais-je au milieu d'un vil peuple d'esclaves,
» Que je vois à genoux mendier des entraves
» À des hommes de fer plus méprisables qu'eux,
» Et dans leur lâcheté fatigante, importune,
» Prostituer l'encens qu'ils brûlent pour ces Dieux
» Que fait, quand il lui plaît, ou détruit la fortune?
» Dans la poudre, comme eux, dois-je baisser mon front,
» Heureux si d'un coup d'œil le salutaire affront
» Me distingue un moment de la foule commune ? »
Non, ce honteux emploi n'est pas fait pour ton cœur,
Ô mon ami! l'opprobre est le premier supplice.
Fuis jusqu'à l'ombre du bonheur,
S'il faut, pour être heureux, que ta vertu rougisse.
Mais sois par tes travaux le maître de ton sort;
Ose embrasser l'indépendance,
T'élever sans appui par un sublime effort,
Et lasser le malheur à force de constance.
Quel triomphe durable! ô! combien il est grand
D'avoir su se donner sa fortune, son rang,
Et de dire, enivré de cet honneur suprême,
Je ne tiens rien d'autrui : je me suis fait moi-même !
Que de nœuds au bonheur t'attacheront un jour,
Quand digne d'être époux et père,
Tu te reproduiras dans les fruits de l'amour,
Quand, sur l'aile de l'âge emporté sans retour,
Tu verras tes enfants entrer dans la carrière,
Et rivaux de ta gloire, y briller à leur tour!
Nom respectable ! ô doux nom d'homme!
De quelque titre vain que la fierté se nomme,
S'il peut en être un seul qui balance le tien,
Le plus beau, le plus noble est d'être citoyen.
Nous dépendons des lois, en commençant de vivre,
Et nos premiers serments ont été de les suivre.
Qui de nous méconnaît ces liens immortels?
Qui de nous, s'il ne fort de ce juste équilibre
Qu'établissent sur tous les rapports mutuels,
Peut en jetant le joug s'écrier, je suis libre?
Eh! qu'est-ce que la liberté ?
Son privilège si vanté
N'est partout que celui de choisir ses entraves.
Que les nôtres du moins honorent notre choix;
De nos devoirs soyons esclaves :
Mais sur nos cœurs, ami, réservons-nous des droits.
Qu’importe que Midas, automate imbécile,
Traîne dans le tombeau le poids de son argile;
Que séparé du monde, à lui-même livré,
Le farouche Timon vive et meure ignoré?
S'aperçoit-on de leur absence?
D'un père de famille, on déplore la mort:
Mais quel bien a produit leur stérile existence?
En passant au néant, ont-ils changé de sort?
Qu'importe un désœuvré, vil frelon dont l'engeance
À la société n'offre que des besoins,
Et qui de l'industrie épuise la substance,
Sans la récompenser du produit de ses soins?
L'univers est rempli de ces âmes glacées,
Mortes à la vertu, sans bonté, sans défaut,
Qui dans un cercle étroit servilement pressées,
Ne savent que ramper, ne font que ce qu'il faut,
Et vers le beau jamais ne se sont élancées.
Je préfère un mortel libre dans son essor,
Et comme la nature, inégal et sublime,
Qui monte jusqu'aux cieux et descend dans l'abîme,
Facile à s'égarer, mais admirable encor,
Quand d'un instinct fougueux l'impulsion trop forte,
Loin des sentiers de l'ordre, imprudemment l'emporte.
Toi que le ciel orna des plus rares talents!
Jouis de l'âge heureux où l'homme en son aurore
Vole aux difficultés, les combat, les dévore,
Habite tous les lieux, et vit dans tous les temps.
Impétueux, ardent, plein de son existence,
Il se promet alors un avenir immense,
Et l'univers s'étend à ses yeux créateurs:
Alors il ne prévoit que des succès faciles;
L'imagination le couronne de fleurs;
L'œuvre naît sous ses mains en prodiges fertiles.
Parvient-il à saisir par ses hardis efforts,
Ce vrai qui nous émeut, ce beau qui nous enchante?
Sûre de vivre un jour, son âme impatiente
Semble se dégager des entraves du corps;
Du sort le plus flatteur elle embrasse l'attente,
Et l'honneur devant elle ouvre tous ses trésors.
Viens! es-tu pénétré de ces brûlantes flammes
Que l'amour de la gloire allume dans nos âmes?
Mes bras te sont ouverts: ton sort sera le mien;
Du cercle où nous vivons franchissons les barrières,
Et prêtons-nous tous deux le plus ferme soutien;
Consacre au genre humain tes talents, tes lumières:
Je bénirai le jour où j'aurai fait du bien.