«
Je voudrais qu’aux enfers le bras d’une furie
Devînt mon éternel bourreau ;
Je voudrais qu’auprès de Titie
Mon cœur fût dévoré par un vautour nouveau,
Plutôt que de survivre à tant de perfidie !
Ne me disais-tu pas : Si je trahis ma foi,
Que jamais le jour ne m’éclaire ?
Inhumaine ! et tu vis pour un autre que moi !
Et tu peux du soleil soutenir la lumière !
Qui t’obligeait de feindre un si lâche retour,
D’exhaler les serments d’une bouche parjure,
Et d’emprunter pour moi ces larmes de l’amour,
Ces larmes qu’à tes yeux refusait la nature ?
Ah ! tu me pleureras quand je ne serai plus ;
Quand de tous mes rivaux justement délaissée,
Tu reporteras ta pensée
Sur celui qui souffrait tes superbes rebuts !
Il est bien plus facile aux belles
De séduire un amant que de le conserver :
Un souffle peut leur enlever
Ce peuple adorateur, aussi volage qu’elles.
Ô ma chère Doris ! je jure par les dieux
Que je te fus toujours fidèle !
Je consens, si mon cœur osa tromper tes feux,
Qu’un lierre embrasse un jour mes ossements poudreux,
Et qu’une vipère cruelle Assiège mon tombeau de sifflements affreux.
Quand l’étoile de Cythérée
Ramène de mes nuits le cours silencieux,
Je baise, en soupirant, ton image adorée,
Et je la couvre de mes yeux.
Déjà sept fois Diane a fourni sa carrière,
Depuis qu’en proie à mes sanglots,
Je te rappelle en vain sur mon lit solitaire :
Je n’y retrouve plus ni toi ni le repos.
Loin du monde, en des lieux où sa vue importune
Ne vient point épier les pas de l’infortune,
Seul, avec ma douleur, j’erre au sein de la nuit :
De coteaux en coteaux, de pensée en pensée,
Une ombre vague me conduit.
Je quitte une route tracée
Pour le plus sauvage réduit.
Si je trouve un buisson, sur le bord d’une source,
Si deux monts devant moi présentent leur vallon,
Là, je fixe un instant ma course,
Et mon âme jouit de son triste abandon.
Quelquefois j’ai voulu redire
Ces airs simples, touchants, qui peignaient nos amours :
Alors ma voix se perd en gémissements sourds ;
Le regret me saisit ; à peine je respire,
Et des pleurs tombent sur ma lyre
Au souvenir de ces beaux jours.
Quelquefois d’une main facile
J’essaie à crayonner tes traits :
J'ai multiplié ces portraits
Sur tous les murs de mon asile :
J’ai parfumé de fleurs les autels de mes dieux,
Le nom de ma Doris se mêle à tous mes vœux
Fille cruelle ! épargne un amant qui t’implore !
Je brûle !... tout mon sang est embrasé de feux !
Hercule a moins senti sur ses flancs douloureux
La robe ardente du Centaure !
Hélas ! chaque soleil pour moi ne fait éclore
Qu'un jour funèbre et malheureux,
Précurseur d’une nuit plus malheureuse encore ;
Et la nuit, et le jour, tout afflige mes yeux.
Muses, qui me dictez les vers que je soupire,
Laissez-moi ! reprenez vos chansons, votre lyre !
Assez d’autres, sans moi, cadenceront des airs.
Quand je vous invoquais d’une voix suppliante,
Ce n’était pour chanter ni Bellone sanglante,
Ni le cours de la lune et ses phases divers,
Mais pour flatter l'oreille et le cœur d’une amante.
Bois, collines, vallons, recevez mes adieux !
Et toi, pour qui je meurs ! jette une larme ou deux,
Imprime un seul baiser sur les vers que je trace !
Que ta pitié m’accorde une dernière grâce !
Quand tu m’auras perdu, viens, les cheveux épars,
Fixer sur mon bûcher tes humides regards !
Presse encor de tes bras mon urne cinéraire !
Appelle encore à toi l'âme de ton amant !
S'il reste chez les morts un tendre sentiment,
Oh ! comme à cette voix si chère
Je revolerai promptement !