«
Milon.
« J’ai vu seize printemps embellir la nature :
Aucun n’est comparable à celui que je voi.
Tout m’enchante, ces fleurs, ces eaux, cette verdure :
Ma chère Eglé ! sais-tu pourquoi ?
C’est que je garde ici mon troupeau près de toi.
Églé.
Et moi j’ai vu déjà treize printemps éclore ;
Mais je n’en ai point vu d’aussi charmant encore :
Sais-tu pourquoi, Milon ? » – Églé n’acheva pas ;
Par un léger sourire elle se fit comprendre,
Et serrant doucement le Berger dans ses bras,
Elle fixa sur lui le regard le plus tendre.
Entends-tu, dit Milon, le concert des oiseaux ?
Sous ces lilas fleuris qui se courbent en voute,
Vois-tu ce ruisseau pur qui promène ses eaux ?
De ce bocage, Églé, veux-tu prendre la route ?
Églé.
Je le veux bien, Milon, viens t’asseoir près de moi :
Car je n’ai de plaisir qu’aux lieux où je te voi.
Ah ! que ne pouvons-nous être toujours ensemble !
Mon cœur est si joyeux, quand le jour nous rassemble !
Milon.
Assis-toi sur ce trèfle, et lève tes beaux yeux ;
Laisse admirer aux miens ce regard, ce sourire :
Ah ! s’ils pouvaient sans cesse être fixés sur eux !...
D’où vient qu’en les voyant je frémis, je soupire ?
Qu’est-ce donc que je sens ? quel trouble m’a saisi ?...
Non, dit-il en fermant les yeux de sa Bergère,
Ne me regarde pas ainsi :
À mes sens attendris cette vue est trop chère.
J’ignore, en vérité, d’où cela peut venir :
Mais quand je vois tes yeux avec ce doux sourire,
Églé, le cœur me bat ; il m’échappe un soupir ;
Je veux parler… ma voix sur mes lèvres expire.
Églé.
Cher Milon ! sur mes yeux ne laisse point ta main :
J’éprouve en ce moment le trouble qui t’agite.
Mon Bien-aimé ! vois-tu mon sein ?
Remarque-tu comme il palpite ?
Oh ! quand ton bras presse le mien,
Quand tu touches ma main, que mon âme est émue !
Un nuage à l’instant se répand sur ma vue…
Ce sentiment m’étonne, et je n’y comprends rien.
Milon.
Vois-tu là-bas ces tourterelles ?
Les entends-tu former leur doux roucoulement ?
De quel air d’amitié s’entrelacent leurs ailes !
Vois, vois comme leurs becs sont unis tendrement !
Ah ! que ces jeux, Églé, nous servent de modèles.
Églé.
Oui, presse-moi, Milon, presse-moi sur ton cœur ;
Entrelaçons nos bras ; béquetons-nous comme elles.
Milon.
Quel plaisir j’ai goûté !... je vous dois mon bonheur,
Beaux oiseaux ! je vous remercie :
Puisse l’autour jamais ne vous ôter la vie !
Églé.
Venez, couple charmant ! venez sur mes genoux ;
Venez demeurer avec nous :
Je vous aimerai bien ; ne soyez point farouche :
Rien ne troublera vos plaisirs,
Et tandis que Milon béquettera ma bouche,
Vous béquetterez au gré de vos désirs…
Il s’envole !... Milon, nous le troublons peut-être ?
Milon.
Églé, dans mon esprit, un soupçon vient de naître :
Licas chantait hier les charmes du baiser :
N’en serait-ce point un ?... oui, j’aime à le penser.
Ô baiser, disait-il, que ta douceur m’enchante !
Le moissonneur brûlé par la chaleur du jour,
Se plaît bien moins à boire une eau rafraîchissante,
Que ma bouche à cueillir le baiser de l’amour.
Le bruit ravissant qu’il enfante,
Flatte mieux que les sons de la plus belle voix,
Et le miel de l’abeille est moins doux mille fois
Que le baume exprimé des lèvres d’une amante.
Églé.
C’est un baiser, Milon, et je le parierais ;
Il faut qu’à Licoris ce soir je le demande :
Mais raccommode ma guirlande,
Et range mes cheveux, car tu les a défaits.