«
La Vierge qui brillait sur la voûte azurée,
Laisse à présent régner la balance d’Astrée.
Mes amis ! voici l’heure où le flambeau du jour
Commence à tempérer sa lumière dorée :
Pour dissiper l’ennui d’une longue soirée,
Je veux vous raconter une histoire d’amour,
Telle qu’environné de ses Bardes antiques,
Ossian la chantait dans les rochers Galliques.
L’obscurité couvrait le Palais d’Ithona :
Morni qui traversait les campagnes prochaines,
Entendait pour tout bruit le murmure des chênes,
Et le frémissement des eaux de Duvrana.
Il avait répandu la terreur de ses armes,
Et revenait vainqueur dans les bras de l’Amour :
Ithona, disait-il, quand j’ai quitté tes charmes,
J’ai vu ton sein tremblant, tes yeux mouillés de larmes,
Et tu ne parais point pour chanter mon retour.
Il s’avance ; aucun jour ne luit parmi les ombres ;
Les portes du palais sont ouvertes et sombres ;
Le vent souffle et mugit dans les appartements ;
Le parvis est jonché des feuillages d’Automne :
Il appelle Ithona ; la voûte qui résonne
Répond à ses clameurs par des gémissements.
Ô ciel ! que devient-il ? Dans son incertitude,
Il parcourt des rochers la vaste solitude.
Le sommeil le surprend ; mais quel sommeil affreux !
L’image d’Ithona se présente à ses yeux :
Son voile était sanglant ; sa noire chevelure
Couvrait son sein d’albâtre, et cachait sa blessure.
Le fantôme au guerrier fait entendre ces mots :
« Tu dors, Morni, tu dors, et tu perds ton amante,
« Autour de Tromaton, la mer roule ses flots :
« C’est dans ce lieu désert qu’un tyran me tourmente ;
« C’est là que Duromat, mon cruel ravisseur,
« Porte avec lui l’Amour et toute sa fureur ».
Les vent, avec fracas, sortaient de la montagne :
Morni s’éveille, il s’arme, il vogue sur les eaux ;
De ses braves guerriers l’élite l’accompagne,
Et le troisième jour l’Île s’offre au héros,
Comme un bouclier bleu sur l’humide campagne.
Son amante était seule, et pleurait sur ces bords.
Soudain Morni paraît : elle baisse la vue ;
Un tremblement mortel agite tout son corps :
Trois fois elle se lève et retombe éperdue.
Morni lui crie : « arrête, Ithona ; connais-moi !
« Arrête ! crois-tu voir un ennemi barbare ?
« Non, ce n’est point la mort que mon bras te prépare.
« Je viens punir un lâche ; est-il auprès de toi ?
« Parle : où s’est-il caché ? je sens frémir mes armes…
« Ô fille de Nuat ! ne vois-tu pas mes larmes ?
ITHONA.
Qui t’a fait découvrir cet horrible séjour !
Ah ! que n’ai-je expiré comme l’herbe inconnue,
Qui, dans un champ désert, meurt sans être aperçue.
Pourquoi viens-tu, Morni, troubler mon dernier jour ?
Tu donneras en vain des regrets à ma cendre :
Ithona, chez les morts, ne pourras plus t’entendre…
Ô souvenir ! la nuit enveloppait les cieux ;
Mon frère était absent, mon palais sans défense ;
Des chênes embrasés m’éclairaient de leurs feux.
Un bruit d’armes soudain me remplit d’espérance :
Je crois que mon amant va s’offrir à mes yeux ;
Mais quel est mon effroi, quand fumant de carnage,
Baigné du sang des miens qu’il venait d’égorger,
Duromat, jusqu’à moi, vole et s’ouvre un passage ?
Il m’entraîna mourante ; il avait à venger,
D’un amour rebuté l’ineffaçable outrage…
MORNI.
Où faut-il le chercher ? le traître est déjà mort…
Ce jour te rendra libre, ou finira mon sort.
Si je meurs, Ithona, si ma haine est trompée,
Sur ce même rivage élève mon tombeau ;
Et dès que sur les mers tu verras un vaisseau,
Crie aux navigateurs : donne-leur mon épée ;
Qu’on la porte à mon père, afin que ce vieillard,
Du retour de son fils l’âme en vain occupée,
N’attache plus sur l’onde un inquiet regard.
ITHONA.
Eh ! si Morni n’est plus, Ithona vivra-t-elle ?
Mon cœur n’est point formé de ces sables mouvants,
Il ne ressemble point à ce flot infidèle
Qui monte et qui s’abaisse au gré de tous les vents.
Sous le glaive ennemi, si mon amant succombe,
Je ne quitterai plus ce funeste rocher :
Le même coup, Morni, m’étendra dans la tombe,
Et mon cœur, près du tien, ira se dessécher…
Mais le voilà, ce monstre ! il fend la vague sombre.
Vois-tu tous ses guerriers ? Je frémis de leur nombre.
Marchons, dit le héros ; et plus prompt que l’éclair,
Déjà son bras terrible a fait briller le fer.
« Est-ce à moi de trembler, quand mon rival approche ?
« Ithona ! vas m’attendre au fond de cette roche ;
« Et nous, amis, bravons ces guerriers menaçants ;
« Leurs glaives sont nombreux, mais nos cœurs sont puissants ».
Il dit : sa tendre amante, à ces mots, s’encourage ;
En quittant le héros, ses pleurs se sont taris ;
À travers ses douleurs s’échappe un doux souris,
Comme un sillon de feu luit au sein de l’orage.
L’orgueilleux Duromat descend sur le rivage ;
La haine et le mépris sont marqués dans ses traits ;
Son front s’est replié, son œil rouge et sauvage
Roule, à demi-couvert de ses sourcils épais.
« Sur mes rochers, dit-il, quel destin vous envoie ?
« Est-ce mon Ithona que vous venez chercher ?
« Vil troupeau ! dans le sang, sais-tu que je me noir ?
« Qu’on a vu, sous mes coups, le brave trébucher ?
« Connais-tu le trésor qui fait ici ma joie ?
« De mes bras vainement tu voudrais l’arracher :
« Crois-tu fondre sur lui comme un loup sur sa proie ? »
Superbe, dit Morni, ne me connais-tu pas,
Quand tes pieds, devant moi, fuyaient dans les combats ?
Couvert de tes guerriers, tu fais voir ton audace :
Mais montre-toi ; l’effet va tromper ta menace.
Duromat s’est caché sous un rempart de fers :
Mais Morni dans la foule, impatient, s’élance ;
Il le poursuit, l’atteint, le frappe de sa lance,
Et le lâche, en tombant, pousse un cri dans les airs.
Sur ses guerriers épars, la mort se précipite ;
Dix, aux traits du vainqueur, succombent dans leur fuite.
Le reste, à pas pressés, remonte sur les mers.
Un jeune homme expirant est couché sur le sable ;
Ses yeux erraient encor sous son casque abattu :
Des plantes, dit Morni, je connais la vertu ;
Guerrier ! puis-je t’offrir une main secourable ?
Je meurs, dit l’étranger ; ton secours serait vain ;
Mais de ces bords cruels, mon palais est voisin ;
Tu peux en voir la tour ; j’y vécu près d’un frère
Fameux dans les combats par sa valeur guerrière ;
En lui donnant ce casque, apprends-lui mon destin.
Morni frémit, le casque échappe de sa main ;
C’est Ithona mourante… elle s’était armée ;
Des flots d’un sang vermeil jaillissent de son sein ;
Sa vue appesantie est pour jamais fermée.
Morni, dit-elle, adieu ! tu n’as plus d’Ithona ;
J’ai cherché, sous tes coups, une mort salutaire ;
J’avais perdu l’honneur, et la vie est moins chère.
Ô ! si j’étais restée aux bords de Duvrana,
Dans l’éclat de ma gloire, au sein de ma famille,
J’aurais coulé des jours tranquilles, sans remords ;
Les Vierges, dans leur chants, auraient béni mon sort ;
Mais je meurs, et Nuat rougira de sa fille.
Ainsi parle Ossian ; tous les Bardes émus,
À ce triste récit, laissent tomber des larmes.
Morni l’écoute ; il tremble, il agite ses armes,
Et croit voir devant lui son rival qui n’est plus.
Appuyé sur sa lance, il regarde la terre,
Et son corps gigantesque est pareil au vieux pin,
Dont le sommet noirci par les feux du tonnerre
S’incline, en murmurant, sur l’abîme voisin.
Au souvenir amer de la plus tendre amante,
Il sort un long soupir de son cœur enflammé :
C’est ainsi que les vents, dans leur course bruyante,
Troublent encor les airs, quand l’orage est calmé.