«
Daphnis.
Nous voici sous l’ormeau que Licas a planté :
Vois comme il porte au loin son salutaire ombrage !
Quand j’entends les zéphirs agiter son feuillage,
Il me semble qu’un Dieu voltige à mon côté.
Arbre majestueux ! tu feras d’âge en âge,
Le monument du zèle et de l’humanité.
Licas vit son troupeau détruit par un orage ;
Ce troupeau faisait tout son bien ;
Damon l’apprend, l’aborde, et lui tient ce langage :
« Je connais ton malheur, et mon cœur le partage ;
« Viens, je n’ai plus de père et tu seras le mien.
Licas le regardait et pleurait de tendresse :
Ô mon fils ! disait-il, ô mon unique appui !
Damon sentait la même ivresse :
Il l’embrassait, Zirphile, et pleurait avec lui.
Zirphile.
Damon pleurait aussi ! quel moment plein de charmes !
Ah ! qu’elles sont douces les larmes
Qui coulent sur les maux d'autrui !
Combien de fois j’ai dit, en voyant l’indigence,
Pourquoi suis-je si pauvre !... et je soupire alors.
Oui, Daphnis, si le ciel m’eut donné des trésors,
Tout ce qui m’environne eut vécu dans l’aisance.
Daphnis.
L’homme qui fait le bien coule en paix d’heureux jours :
Jamais aux noirs soucis son âme n’est en proie :
Il jouit d’un sommeil tranquille dans son cours,
Et se réveille dans la joie.
Damon connut un sort si beau ;
Licas, de son ami, partagea l’abondance ;
Et les mains du vieillard ont planté cet ormeau
Comme un gage immortel de sa reconnaissance.
Jamais à ce bel arbre, un vent impétueux,
Jamais le temps n’a fait d’outrage.
Son superbe sommet élancé dans les cieux,
Du voyageur ému, frappe de loin les yeux ;
Le vieux berger soupire, assis sous son feuillage ;
Souvent la tendre mère y mène ses enfants,
Et pour les rendre bienfaisants,
Leur montre en souriant cette touchante image.
Ah ! laissons après nous de pareils monuments,
Afin qu’errant un jour dans l’ombre d’un bocage,
On sente à leur aspect de doux tressaillements.