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Le ruban (Lucette et Mirtil)

Nicolas Germain Léonard · 1771 · Préromantisme · 18e siècle
«
Lucette, à part. Le voilà, le perfide !... ah ! que je suis émue! Mirtil à part. L'infidèle soupire… et je soupire aussi ! Lucette. J'ai bien regret d'être venue : Je ne m'attendais pas à te trouver ici : Mais je vais m'en aller, pour éviter ta vue ; Une autre fois je chercherai Mon ruban qui s'est égaré. Mirtil, l’arrêtant. Ah cruelle ! es-tu donc faâchée D'être encore une fois condamnée à me voir ? Lucette, cherchant son ruban. Ce n'est pas qu’au ruban je sois bien attachée : Pour te le rendre, ingrat, j'aurais voulu l’avoir ; C'est un don qu’autrefois m'avait fait ta tendresse : J'en ornais mes cheveux, je le portais pour toi... Quand tu le trouveras… pour gage de ta foi, Tu peux l'offrir à ta Maîtresse. Mirtil, suivant Lucette qui va ça et là, le corps penché. Mon ruban ne te plaisait pas : Tu n'en veux recevoir que d’une main plus chère… Ceux de Lamon sans doute ont pour vous plus d'appas : Je suis pauvre ; il est riche… il a droit de vous plaire. (S'arrêtant devant elle et croisant ses bras.) Hélas ! si tu m'aimais, quel serait mon destin ! Nul mortel ne m’eût fait envie, Et voilà que dans le chagrin Je vais finir ma triste vie ! L'éclat d'un jour pur et serein Pour mes yeux n'aura plus de charmes : Je gémirai dès le matin, Et le soleil, à son déclin, Me retrouvera dans les larmes. (Se promenant d'un air accablé) Tout ce qui m'environne irrite ma douleur : Ici sur mes genoux reposait la cruelle ; Ici mes plus beaux jours s’écoulaient auprès d'elle ; Ici, par cent baisers (ô comble de l'horreur !) L'ingrate m'assurait d'une amour immortelle… (S’approchant de Lucette et la regardant) Je t'entends soupirer ! tu pleures, infidèle ! Et tu ne pleures pas de me percer le cœur ! Lucette. Va ! c'est toi qui n'es qu'un trompeur. Laisse-moi… va trouver cette amante nouvelle Que peut séduire aussi ton langage imposteur… Hélas ! à me tromper tu n'avais point de gloire : J'avais tant de plaisir à croire Que de mes sentiments tu faisais ton bonheur ! Mirtil, se jetant aux pieds de Lucette. Quoi ! tu peux te livrer à d’indignes alarmes ! J'en jure par tes mains que je couvre de larmes C'est toi seule que j'aime. Lucette. Oses tu l'assurer ? Tu m'aimes !... pleure ingrat, après m'avoir trahie… Tu m'aimes, toi qui fais le tourment de ma vie ! (En sanglotant) Que tu vas me désespérer ! Je ne pourrai survivre à cette perfidie : Je sens que j'en mourrai… quand je ne serais plus Tu pleureras alors ta malheureuse amie Et tes pleurs seront superflus. Mirtil, se levant avec vivacité. Qui ? moi !... moi. je suis infidèle !... Non, je ne le suis pas. C'est Lucette, c'est elle Lamon a su lui plaire… Oui, parjure ! c'est toi : Ne l'épouses-tu pas au mépris de ta foi ? Lucette. Moi ! j'épouse Lamon ! qui te l'a dit ? Mirtil. Lui-même. Lucette, se précipitant au cou de Mirtil. Ah ! je respire ! il nous trompait : Ce méchant que je hais et qui veut que je l'aime, De nous brouiller sans doute avait fait le projet. Si tu savais ce qu'il disait ! Hier, j'étais assise auprès de ma chaumière : Je t'attendais, Mirtil, et tu n'arrivais pas Quelques larmes déjà coulaient de ma paupière : Le cruel vent à moi… « Pauvre Lucette ! hélas ! « Sais-tu que ton Mirtil aime une autre Bergère ?... » Mirtil. Ah ! Lucette... Lucette. À ces mots, je tombai dans ses bras, Et des ruisseaux de pleurs inondaient mon visage. Le trompeur ajouta : « Venge-toi d'un volage ; « Lucette, épouse-moi ; tes jours seront heureux ; « J'ai de l'or, des troupeaux et de vastes campagnes : « Tu jouiras d'un sort au-dessus de tes vœux, « Et tu feras envie à toutes tes compagnes. » Je répondis : « Lamon, tu peux garder ton or : « Mirtil m’aimait, et sa tendresse « Était pour Lucette un trésor : « Mirtil ne m'aime plus ; j'ai perdu ma richesse ; « Mais quoique le perfide ait trahi sa promesse, « Je sens bien que je l'aime encor. » Ô Dieu ! que j'ai souffert dans cette nuit cruelle, Je disais en pleurant : « Je veux aller revoir « Les lieux où tant de fois j'ai trouvé l'infidèle, « Et j'y mourrai de désespoir. » Je suis venue ici, livrée à mes alarmes ; Ma peine à redoublé sitôt que je t'ai vu : Je cherchais un ruban qui n'était point perdu ; Mais je voulais cacher le sujet de mes larmes.

Notes

Recueil: Poésies pastorales. Note: Idylle cinquième du livre second. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1090874q/f88.item

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