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Le bonheur

Nicolas Germain Léonard · 1771 · Préromantisme · 18e siècle
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Heureux qui des mortels oubliant les chimères, Possède une compagne, un livre, un ami sûr, Et vit indépendant sous le toit de ses pères ! Pour lui, le ciel se peint d’un éternel azur ; L'innocence embellit son front toujours paisible ; La vérité l'éclaire, et descend dans son cœur ; Et par un sentier peu pénible, La nature qu'il suit, le conduit au bonheur. En vain près de sa solitude, La discorde en fureur fait retentir sa voix : Livré dans le silence au charme de l'étude Il voit avec douleur, mais sans inquiétude, Les états se heurter pour la cause des Rois. Tandis que la veuve éplorée, Aux pieds des Tribunaux va porter ses clameurs, Dans les embrassements d'une épouse adorée, De la volupté seule il sent couler les pleurs. Il laisse au loin mugir les orages du monde : Sur les bords d’une eau vive, à l'ombre des berceaux, Il dit, en bénissant sa retraite profonde, C'est dans l'obscurité qu'habite le repos. L'homme occupé d’étendre et d'anoblir son être, Au sein d'un doux loisir apprend à se connaître : C'est là qu'il apprécie à leur juste valeur Les prestiges légers que la foule idolâtre ; L'univers lui présente un bizarre théâtre, Où le rôle souvent déshonore l’acteur : Il voit, dans ce chaos de bassesse et d'intrigues, Le mérite isolé luttant contre les brigues ; Sur les talents, la haine attisant son flambeau ; La trahison au ris perfide De l'honnête franchise, empruntant le manteau, Pour dérober aux yeux son poignard homicide ; Les noms sacrés de foi, de vertu, d'amitié, Honteusement vendus à l'intérêt sordide : Le sage se détourne, et sourit de pitié Il file d’heureux jours, à l'abri de l'envie Sans un regret du passé, sans soin du lendemain ; Et quand l'Être éternel le rappelle en son sein Il s'endort doucement, pour renaître à la vie. Si le ciel l’eût permis, tel serait mon destin. Quelquefois éveillé par le champ des fauvettes Et par le vent frais du matin, J'irais fouler les prés semés de violettes, Et mollement assis, un La Bruyère en main, Au milieu des bosquets humectés de rosée Des vanités du genre humain, J'amuserais en paix mon oisive pensée. Le regard fixé vers les cieux Loin de la sphère étroite où rampe le vulgaire, J'oserais remonter à la cause première Et lever le rideau qui la couvre à mes yeux. Tandis que le sommeil engourdit tous les êtres Ma muse, au point du jour, errante sur des fleurs, Chanterait des Bergers les innocentes mœurs, Et frapperait l’écho de ses pipeaux champêtres. Coulez avec lenteur, délicieux instants ! Ah ! quel ravissement égale Celui qu'un ciel serein fait naître dans nos sens ! Quel charme prête à nos accents L'éclat majestueux de l'aube matinale ! Quel plaisir, sous des cintres verts, De respirer le baume et la fraîcheur des airs, D'entendre bouillonner une source qui tombe, Là les hôtes des bois préluder leurs concerts, Ici sur des rameaux soupirer la colombe ? Souvent la douce paix qui règne dans les bois Élèverait ma muse à des objets sublimes, : J'oserais consacrer mes rimes À chanter les héros, les vertus et les lois. De la nuit des tombeaux, écartant les ténèbres, Souvent j'évoquerais ces oracles célèbres À qui l'enthousiasme a dressé des autels, Ces esprits créateurs, ces bienfaiteurs du monde Qui par des écrits immortels Ont chassé loin de nous l'ignorance profonde. Rassemblés devant moi, les grands Législateurs Offriraient à mes yeux leur code politique, Précieux monument de la sagesse antique ; Ceux à qui la Nature ouvrit ses profondeurs, Me feraient pénétrer dans leur laboratoire : D'autres des Nations me décriraient les mœurs, Et les faits éclatants consignés dans l'histoire, Et l'affligeant tableau des humaines erreurs. Combien je bénirais Titus et sa mémoire ! Que Socrate mourant me coûterait de pleurs ! Mais puissè-je oublier les Héros destructeurs, Dont le malheur public a fait toute la gloire ! Dans un beau clair de lune, à penser occupé, Et des mondes sans nombres admirant l'harmonie, Je voudrais promener ma douce rêverie, Sous un feuillage épais, d'ombres enveloppé, Où le long d’un ruisseau qui fuit dans la prairie. La nuit me surprendrait, assis dans un festin, Auprès d'une troupe choisie, Conversant de Philosophie, Et résonnant le verre en main, Sur le vain songe de la vie. Pour sauver de l'oubli les écrits et son nom, Qu'un autre se consume en de pénibles veilles : Si je cueillais, Églé, sur tes lèvres vermeilles, Le prix flatteur d'une chanson À mes vers négligés, si tu daignais sourire, Serait-il pour mon cœur un suffrage plus doux ? T'intéresser, te plaire, est le but où j’aspire : De l'immortalité je serais moins jaloux. Que me fait près de toi, l'opinion des hommes ? Que me fait l'avenir ? le présent est à nous ; Notre univers est où nous sommes. Mais, ciel ! déjà le temps précipitant son cours Va faner sur mon front la brillante couronne Dont je suis décoré par la main des amours, Comme on voit ce faner le feuillage d'automne. Ô nœuds de l'amitié que je portai toujours ! Réparez dans mon cœur ces douloureuse pertes : Les sources du plaisir me sont encore ouvertes, Si vous me consolez au déclin de mes jours. Félicité du Sage ! ô sort digne d'envie ! C'est à te posséder que je borne mes vœux. Eh ! que me faudrait-il pour être plus heureux ? J'aurai, dans cette courte vie, Joui de tous les biens répandus sous les cieux. Chéri de toi, ma douce Amie, Et des cœurs droits qui m'ont connu, D'un riant avenir, égayant ma pensée, Adorateur de la vertu. N'ayant point à gémir de l'avoir embrassée, Libre des passions dont l'homme est combattu, Je verrai, sans effroi, se briser mon argile : Qu’a-t-on à redouter, lorsqu'on a bien vécu ? Un jour pur et suivi par une nuit tranquille. Pleurez, ô mes Amis ! quand mon luth, sous mes doigts, Cessera de se faire entendre ; Et si vous marchez quelquefois Sur la terre où sera ma cendre, Dites-vous l'un à l'autre : « Il avait un cœur tendre ; « L'amitié lui fut chère, il respecta ses lois. » Et toi qui réunis les talents et les charmes ! Quand près de mon tombeau, tu porteras tes pas, Tu laisseras peut-être échapper quelques larmes… Ah ! si je puis briser les chaînes du trépas Pour visiter encor ces retraites fleuries, Ces bois, ces côteaux, ces prairies, Où tu daignas souvent me serrer dans tes bras ; Si mon âme vers toi, peut descendre ici-bas, Qu'un doux frémissement t'annonce sa présence : Quand, l'esprit pénétré des célèbres objets, Tu viendras méditer dans l'ombre des bosquets, Crois qu'alors sur ta tête, elle plane en silence.

Notes

Recueil: Poésies pastorales. Note: Idylle dernière du livre second. La version de 1775 comporte plusieurs variations, et quelques vers y ont été supprimés. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1090874q/f112.item

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