«
Ô toi ! par qui les temps ont commencé d’éclore,
Toi qui remplissais tout, quand rien n’était encore,
Qui, borné par toi seul, renfermes dans ton sein
La cause, les effets, le principe et la fin !
De ton trône éternel, la nuit couvre l’enceinte :
Mais avec quel éclat, avec quelle grandeur,
Sur ce vaste univers, ta main paraît empreinte !
Quel spectacle !... ô Nature ! il me peint ton Auteur.
Oui, tout est plein de lui ; tout l’annonce à mon cœur.
Mais ce Dieu, quel est-il ? Juges faux que nous sommes !
Nous lui prêtons souvent les passions des hommes.
Esprit de vérité ! le crayon de l’erreur
Ose te figurer sous mille traits bizarres :
Le sang coule pour toi dans ces pays barbares,
Où Pizarre et Cortès sont encore en horreur ;
À Lisbonne, à Goa, d’imprudents solitaires
Ont armé, sous ton nom, leur bras persécuteur,
Pour arracher des fils à la foi de leurs pères.
Trompé par ses penchants, le peuple adorateur
Te croit faible, inhumain, jaloux comme lui-même :
Que tu vois en pitié son absurde système !
Ah ! qu’il est loin de toi, ce pouvoir des tyrans,
Qui dans les cœurs glacés fait naître la contrainte !
C’est à l’esclave seul à connaître la crainte :
L’amour convient à tes enfants.
Qu’un autre t’aperçoive au milieu des orages ;
Que la destruction, les fléaux, les ravages,
Sur son âme de bronze impriment le devoir :
Dans tes bienfaits nombreux, je me plais à te voir.
Quand l’aimable printemps nous baigne de rosée ;
Que l’été riche en fleurs, et l’automne en moissons,
Fertilisent le sein de la terre embrasée ;
Où lorsque réparant sa vigueur épuisée,
L’hiver vient terminer la marche des saisons ;
Dans l’aube aromatique et pure,
Dans la fraîcheur des nuits, dans l’éclat d’un beau jour,
J’élève avec transport les accents de l’amour,
Au Dieu dont la présence embellit la Nature.
Mille agents, sous ses lois, animent ce grand corps.
Dans un vide profond, les uns tournent les sphères,
Dont le nombre, le cours, les phases, les rapports,
Offrent aux yeux mortels de ténébreux mystères :
D’autres pompent du sein des mers
Ces brouillards qui, longtemps balancés dans les airs,
Se distillent enfin en salutaires ondes,
Sur les sommets glacés qu’habitent les hivers,
D’où, grossis des tributs de cent sources fécondes,
Ils vont de leur limon, engraisser l’univers.
L’Être assemble à ses pieds ses Ministres fidèles ;
D’un signe irrévocable, il fixe les destins :
La Justice et l’Amour, ses filles immortelles,
Dispensent à sa voix, dans le cœur des humains,
Les plaisirs consolants et les peines cruelles.
Tandis qu’au souci dévorant,
Sous ses lambris dorés, le superbe est en proie,
Sous l’humble toit du pauvre, il appelle la joie ;
Par lui, le doux sommeil rafraîchit l’innocent,
Tandis que les remords, l’effroi, l’inquiétude,
Suivent pendant la nuit le coupable tremblant,
Dans l’horreur de la solitude,
Veillant sur les débris d’un poudreux monument.
Plus touché qu’irrité de la faiblesse humaine,
Il frappe ses enfants, mais pour les corriger ;
Lui prêter nos fureurs, ce serait l’outrager :
Un Dieu peut-il sentir le tourment de la haine ?
La Vérité sévère, organe de ses lois,
Tient ouvert devant lui, le livre de la vie :
C’est là que sont écrits les noms dont il fait choix,
Le bienfait qu’on ignore et celui qu’on oublie,
Les mérites obscurs, les timides vertus,
Jusqu’aux désirs secrets que lui seul a connus.
Hardi fabricateur d’arguments sophistiques,
Raisonneur insensé, qu’on appelle esprit fort,
Qui, toujours entouré de vapeurs léthargiques,
Portes autour de toi le regard de la mort !
Ce tout harmonieux dont tu vois la structure
Ne t’offre point la main qui règle son ressort :
Tu ne peux dans la créature,
Saisir du Créateur le sublime rapport,
Et ton cœur engourdi ne sent qu’avec effort
Les secousses de la Nature.
Si tes secrets replis pouvaient nous être ouverts,
Sous le voile imposant d’une arrogance feinte,
Peut-être nous verrions le serpent de la crainte
T’infecter à longs traits de ses poisons amers.
Ah ! combien j’en ai vus, dans leur folie extrême,
Sourdement agités par d’éternels combats,
De l’incrédulité soutenir le système
Que leur esprit confus désavouait tout bas !
Qu’il est doux de marcher devant l’Être suprême,
Quand on suit constamment les sentiers de l’honneur !
Quelle félicité pour le mortel qui l’aime,
De l’avoir pour témoin des vertus de son cœur !
Heureux dans tous les temps, est-il dans l’abondance ?
Il jouit ; il est riche, et par le bien qu’il fait,
Et par les tendres vœux de la reconnaissance ;
La source de ses dons coule dans le secret ;
Dieu le voit : il suffit, il a sa récompense.
Fier dans l’adversité, calme au sein des revers,
Dans un lointain riant, il découvre leur terme :
D’un front aussi serein, et d’un œil aussi ferme,
Il verrait sous ses pas, s’écrouler l’univers.
Renversé dans l’abîme où gémit l’indigence ;
Trahi par l’amitié, par le sang, par l’amour ;
Déshonoré, proscrit, et perdant sans retour
L’estime, ce tribut qu’on doit à l’innocence ;
Jeté dans les cachots qui dérobent le ciel
Au pâle infortuné luttant avec sa chaîne ;
Flétri par le mépris ; accablé par la haine ;
Buvant jusqu’à la mort un breuvage de fiel ;
Étendu sur la couche où l’ange des ténèbres
Couvre l’homme expirant de ses ailes funèbres ;
Il lève vers son Dieu ses languissantes mains…
Ô charme ! ô doux prodige ! à ce nom qu’il implore,
Ses maux sont oubliés ; une nouvelle aurore
Fait briller l’espérance à ses regards éteints.