«
Que j’aime de ces bois le tranquille séjour !
Que le calme profond de cette allée obscure
Convient aux peines de l’amour…
J’y viens pleurer une parjure :
Heureux du moins, heureux qui peut verser des pleurs
Sous les yeux de son inhumaine !
Mais plus heureux celui qui, las de ses rigueurs,
Peut se donner une autre chaîne !
Vous le savez, hêtres touffus !
Et vous, pins consacrés au Dieu de l’Arcadie !
Et vous, antres témoins de mes regrets perdus !
Quels maux ne m’a point faits ma superbe ennemie !
Que n’ai-je point souffert de ses soupçons jaloux,
De sa fierté, de ses caprices,
De son humeur pareille aux vagues en courroux,
Et victime de ces supplices,
Je n’osais m’en plaindre qu’à vous ! Hélas ! je condamnais ma douleur à se taire.
Tout mon bonheur fut de chercher,
Sous un ombrage solitaire,
Dans les abîmes d’un rocher,
Un vain remède à ma misère,
Un sommeil que la nuit refuse à ma paupière,
Une paix dont mes sens ne peuvent approcher.
Quand j’ai vu mon amante attirer sur ses traces
Une foule d’adorateurs,
Peindre son teint fleuri, se parfumer d’odeurs.
Et sous de faux atours ensevelir ses grâces ,
Je lui disais : l’amour est ennemi de l’art ;
Vois l’éclat des couleurs dont se pare la terre !
Vois s’élever sans soin les branches du lierre !
Vois comme l’arbousier s’embellit à l’écart !
La nature aux oiseaux a donné le plumage,
Au ruisseau son cristal, des fleurs à son rivage :
Ainsi tes agréments doivent briller sans fard.
Mais comment détourner d’une volage amante
L’ambition de plaire à mille objets nouveaux ?
Essayez ce prodige, ô vous, dont l’art se vante
D’arrêter dans leur cours les célestes flambeaux !
Que votre baguette puissante,
Par un charme vainqueur, éloigne mes rivaux !
Ou plutôt sur moi seul exercez votre empire ;
Arrachez de mon sein le trait qui le déchire ;
Faites-moi traverser l’immensité des mers,
Et d’un rapide vol, puissiez-vous me conduire
Jusqu'aux bornes de l’Univers !
On dit que par le temps, la douleur est domptée :
Mais qui peut vaincre mon amour ?
Celui qui brisera les fers de Prométhée,
Et de son cœur sanglant chassera le vautour,
Celui qui fixera sur la rive infernale
L’onde fuyant toujours des lèvres de Tantale.
Cependant les guerriers, après de longs travaux,
Blanchissent dans le sein de leurs Dieux domestiques ;
On dispense du joug le front des vieux taureaux ;
On attache aux piliers les armures antiques,
Et le cœur d’un amant n’a jamais de repos !
Je me vantais d’une rupture ;
Je publiais ma liberté :
Que j’ai peu connu ma blessure
Et le pouvoir de la beauté !
Ah ! qu’elle sait bien, la cruelle,
Rappeler la paix dans mon cœur !
Un geste, un mot de l'infidèle
Suffit pour calmer ma fureur.
Qu’un ouragan s’élève ; on voit les mers troublées :
Le soleil brille dans les airs ;
Soudain les vagues écoulées
S’endorment doucement sur la face des mers.
Auprès de toi, Doris, quelle était ma folie !
L’enfant, le faible enfant qui cueillait ton baiser,
Les caresses de ton amie,
Jusqu’à vos entretiens, tout me faisait envie,
Et mon injuste jalousie
De tes soins pour un frère osait bien s’offenser !
Va ! cache-moi ta perfidie,
Trompe-moi, j’y consens ; mon cœur veut s’abuser.
Va ! mon triomphe était un rêve :
La paix que fait l’Amour n’est jamais qu’une trêve.
Toi qui séduis les cœurs des Mortels et des Dieux !
Ô Vénus ! favorise un amant qui t’implore !
Fais que l’ingrate m’aime encore !
Viens, telle qu'autrefois tu parus à mes yeux,
Quand souriant à ma prière,
Du palais doré de ton père
Tu conduisis vers moi ton char voluptueux.
De tendres passereaux, dans leur course légère,
Lui firent traverser les campagnes des cieux.
Alors, ô puissante Déesse !
Tu vins au milieu des plaisirs,
Et de ta bouche enchanteresse,
Tu m’annonças qu’une maîtresse
Serait le prix de mes soupirs.
Qu’elle m’a fait payer sa tendresse perfide !
Que mon bonheur a peu duré !
Elle fuit maintenant, comme un faon égaré
Court, au bruit du chasseur, vers sa mère timide.
Son cœur frissonne auprès de moi :
Mon ombre même l’épouvante.
Suis-je un tigre, un lion qui fait naître l’effroi ?
Tant de haine entre-t-il dans le sein d’une amante ?
Ai-je offensé l’Amour ? Si je suis criminel,
Pour s’apaiser, qu’il me contemple !
Je vais coller ma bouche au pavé de son temple,
Et mon front touchera les bords de son autel.
J’en atteste les cieux, et la douce rosée,
Et le bel astre du matin,
Et les tiges des bois que mon pied clandestin
Heurtait dans sa marche pressée ;
Et cette porte, hélas ! que j’ai tant caressée,
Cette clef que tournait une furtive main !
Ils ont vu mon ardeur : les vents et la tempête
N’ont jamais arrêté mes pas ;
En vain des flots de pluie ont inondé ma tête,
Quand Doris m’appelait, je volais dans ses bras.
Combien de fois j’ai dît : que ne puis-je avec elle
Habiter les hameaux, vivre comme un Berger !
Doris garderait mon verger ;
Elle conserverait ma vendange nouvelle
Et le jus des raisins foulés d’un pied léger.
Ah ! que sous les yeux d’une amante,
J’aimerais à tracer de fertiles sillons,
À fendre avec le soc la terre obéissante !
Je ne me plaindrais point, si le Dieu des saisons
Faisait briller sur moi la canicule ardente,
Ou si la serpe des moissons
Avait enflé ma main sanglante.
Cruelle ! tu ne connais pas
Le cœur de l’amant que tu laisses :
Tu le verrais lui-même, ou renouer tes tresses ;
Ou chausser tes pieds délicats.
Si tu suivais Diane, armé d’un trait rapide,
J'irais frapper l’oiseau qui rase les guérets,
Ou sur les hôtes des forêts,
Lancer à tes côtés une meute intrépide.
Si du vaste Océan tu traversais les eaux,
On nous verrait voguer au gré des mêmes flots,
Aborder au même rivage,
Boire au même ruisseau, chercher le même ombrage.
Mais si tu trouves plus d’attraits
Dans une vie obscure et douce,
Viens habiter ces vallons frais,
Ces rochers tapissés de mousse !
Des tambourins sont suspendus
Dans ma grotte retentissante :
La molle argile y représente
Le chalumeau de Pan, le thyrse de Bacchus ;
Au milieu des neuf sœurs, on voit le vieux Silène,
Et les colombes de Vénus
Plongeant leur bec de rose aux sources d'Hippocrène...
Où s’égarent mes vœux ?... J’ai perdu la raison !
Mais, tremble ! il est des Dieux qui punissent l’outrage,
As-tu vu le tonnerre enflammer l’horizon ?
Ce n’est pas l’humide Orion
Qui produit la foudre et l’orage :
C’est Jupiter armé contre un sexe volage
Dont il connaît la trahison…
Cessons cette plainte importune !
Hélas ! un laboureur parle de ses taureaux,
Un commerçant de sa fortune :
Moi, j’aime à parler de mes maux.
Je ne désire point une gloire frivole ;
Mais que ces vers soient lus de l’amant malheureux,
Que des pleurs coulent de ses yeux,
Et que mon destin le console.
Ô mes amis ! laissez des efforts superflus.
Je voudrais vainement oublier ma tendresse :
Si je suis triste ou gai, ne me demandez plus
D’où vient ma joie ou ma tristesse ;
Ne vous étonnez pas si l’on vous dit un jour
Que je viens de descendre au ténébreux empire :
C’est le sort d’un mortel déchiré par l’amour ;
Il marche, et tout à coup on apprend qu’il expire.
Si vous foulez ma tombe où naîtra le souci,
Où les vents berceront ma lyre gémissante,
Ecrivez-y ces mots: « Il fut conduit ici
« Par les rigueurs de son amante. »