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La journée de printemps

Nicolas Germain Léonard · 1775 · Préromantisme · 18e siècle
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J’ai laissé loin de moi ces Palais orgueilleux, Ces murs dont le rideau me cachait la nature : Ici ma vue embrasse et la terre et les cieux ; Je foule sous mes pieds les fleurs et la verdure. Ô tranquilles forêts ! solitaires berceaux ! Riches vallons couverts d'une douce rosée ! Campagnes dont l'aspect réjouit ma pensée ! Que le son de ma lyre éveille vos échos : Mes chants vont retentir au lever de l'aurore, Et les vents à la nuit les rediront encore. Reçois, jeune Aglaé, ce tribut de l'amour : Mes vers sont, comme toi, l'image d'un beau jour ! La lumière encor faible argente les nuages, Et teint d'un feu léger, les bords du firmament : Ses premiers traits épars coulent rapidement, Et descendent des airs sur de frais paysages : Déjà l'œil aperçoit, de moment en moment, Le jour qui s'insinue à travers les bocages : La rosée a formé des lits de diamants ; On voit blanchir les monts, et dans l'éloignement Une mer de vapeur enfler les pâturages. Quel silence profond ! l'oiseau sans mouvement Demeure suspendu dans la nuit des ombrages : À peine un souffle pur, errant sous les feuillages, Imprime à leurs sommets un doux frémissement : On n'entend que le bruit de ce ruisseau fumant, Qui, par bonds inégaux, roule sur ses rivages. Mais bientôt la lumière a frappé tous les yeux : Elle vole, s'étend, brise, éclaircit les ombres, Et les chasse, à grands pas, dans les cavernes sombres : Le jeune aiglon se livre à la clarté des cieux ; L'alouette, en chantant, s'élève sur la plaine, Le milan, l'épervier, dans leur course hautaine, Traversent de l'Ether l'espace lumineux ; Sur le baume et le thym, la brebis se promène, Et le cerf attiré vers la source prochaine Amuse les regards du Berger matineux. Toi qui fais les plaisirs et les maux de ma vie ! Beauté douce et cruelle ! emblème de la fleur Que la nature arma d'une épine ennemie ! Tu jouis du repos dont tu prives mon cœur : Tu dors paisiblement sur ta couche innocente, Comme dort sur sa tige une rose naissante, Quand l'air est pénétré d'une molle langueur. Ouvre tes yeux charmants à l'aurore nouvelle ! N'as-tu pas entendu la voix de Philomèle ? L'astre du jour s'approche... avec quel appareil Il s'annonce de loin sur les cimes sauvages ! Des flots d'or sont partis de l'horizon vermeil ; Les bois sont animés, et les chantres volages, Prêts de faire éclater mille joyeux ramages, Avec un doux tumulte attendent le soleil. Ô transport ! est-ce lui dont je sens la présence ? L'univers retentit des accents du bonheur ; Les ruisseaux sont émus, le chant des airs commence ; L'écho mélodieux répond à leur cadence : Tout brille de clarté, de joie et de fraîcheur. Que j'aime les rochers ondoyants de verdure, D'où l'œil peut embrasser un immense horizon ! Sans doute c'était-là que Virgile et Thomson, Un crayon à la main, dessinaient la nature : C'était-là qu'ils traçaient des tableaux enchanteurs, Aussi grands que leur âme, aussi doux que les fleurs. Toi que le Dieu des arts attend sous la feuillée ! Viens sur l'herbe touffue et fraîchement mouillée, De tes sens assoupis ranime les langueurs ; Viens contempler la terre à tes yeux dévoilée ; Baigne-toi dans l'air pur, jouis de ses odeurs : Alors éprouves-tu les accès du génie ? Promène fièrement tes pinceaux créateurs, Et sois sûr de franchir les bornes de la vie. Des nuages de feu roulent fur les coteaux : L'azur des cieux s'embrase ; un torrent de lumière Inonde tout-à-coup l'air, la terre et les eaux. Le puissant Roi du jour parait dans la carrière ; Il lance les rayons de la fécondité, Donne l'être au néant, la vie à la matière, Et l'espace est rempli de son immensité. Ô père des saisons ! que l'Orient t'implore ; Qu'aux bords sacrés du Gange, aux campagnes du Maure, La foule des humains rende un culte à tes feux ; Qu'aux champs Péruviens, le peuple qui t'adore, Elève devant toi son cantique amoureux ; Ces tributs font la voix de la reconnaissance : Eh ! comment l'univers, charmé de ta présence T'aurait-il refusé son encens et ses vœux ? Ta force attire, enchaîne et conduit tous les mondes, Depuis l'Orbe où Saturne, en trente ans révolu, Parcourt des vastes cieux les limites profondes, Jusqu'aux bords de ta sphère où Mercure perdu, Par l'œil du Philosophe est à peine aperçu. Âme du mouvement ! principe de la vie ! Ô combien tu produis d'êtres multipliés, Depuis l'esprit humain que ta flamme délie, Jusqu'au plus vil atome inconnu sous nos pieds ! C'est par toi que tout naît, tout agit, tout désire. Le cortège léger dont la pompe te suit, Les heures, la rosée et le tiède zéphyre Prodiguent à nos champs, pour orner ton empire, Les couleurs, les parfums, et la fleur et le fruit. Tu ne te bornes point à décorer la terre : Ton regard des rochers perce l'abîme obscur, Fait croître les métaux, fait végéter la pierre, Donne au rubis son pourpre, au saphir son azur : De tes ardents rayons la topaze étincelle, Le diamant reçoit son éclat le plus pur ; Tu les fais vaciller sur l'opale infidèle, Et la verte émeraude égale en sa beauté Le rideau du Printemps par les vents agité. Quel charme tu répands sur la nature entière ! Le fougueux ouragan se calme à ton retour ; On croit voir s'égayer, à l'aspect d'un beau jour, Le bois mélancolique et sa triste fougère. Si le ciel m'ordonnait d'aller chanter tes feux Dans les déserts brûlants du nouvel hémisphère. J'irais puisque ton astre éclaire tous ces lieux ; J'y porterais ma lyre, et je mourrais heureux Si mon dernier regard contemplait ta lumière. Quelle magnificence ! elle étonne mes yeux Trop faibles pour saisir cette immense étendue ! Peindrai-je de ces monts les groupes radieux, Que le soleil enflamme au travers de la nue, Ces vallons ombragés qui s'ouvrent à la vue, Répandus sur la plaine en rideaux tortueux, Ce vent doux qui frémit sur les ondes brillantes, Ce long voile de fleurs qui tapisse les prés, Ces collines, ces tours, ces villages dorés, Ces blés qui font mouvoir leurs gerbes jaunissantes, Et le vaste horizon qui, fuyant par degrés, Paraît au loin, se perdre en vapeurs transparentes ?... Mais l'Océan m'appelle ; il offre à mes regards Un abîme argenté de vagues bondissantes : L'astre a couvert de feux les nacelles flottantes, Les îles, les rochers, le port et ses remparts : Dans sa course pompeuse, il chasse les brouillards Qui reposaient encor sur les cimes fumantes, Et l'air étincelant se peint de toutes parts. Que ce rivage est frais ! que cette haleine est pure ! On entend soupirer la cime des berceaux ; Un fleuve de luzerne agite sa verdure ; Cette source plaintive unit son doux murmure Aux flûtes des Bergers, au chant de mille oiseaux. Que vous êtes heureux, enfants de l'harmonie ! Oiseaux ! que chantez-vous ? vos plaisirs, vos amours : Sans crainte, sans regrets, sans chaîne qui vous lie, Vous volez du tilleul à l'épine fleurie : L'eau qui vous désaltère est moins libre en son cours. La nature a pris soin de former vos atours ; Elle a mûri pour vous les grains de la prairie. Hélas ! petits oiseaux ! si vos moments sont courts, Un seul de vos printemps vaut toute notre vie. Vous charmez, vous aimez, vous jouissez toujours ; Dès que vous désirez, votre attente est remplie ; L'instinct vers le bonheur vous mène sans détours ; Ah ! chantez ! c'est à moi de vous porter envie. Bientôt, en vous quittant, j'irai près des mortels, Chercher de faux plaisirs et ces tourments réels : Dans leur commerce ingrat, je vais apprendre à feindre, À déguiser mon front, à resserrer mon cœur : Je vais aimer, haïr, m'inquiéter, me plaindre, Me jeter dans la foule, et courir à l'erreur. Sous le poids de mes fers, dois-je languir encore ? Ô douce liberté ! cher objet de mes vœux ! Ne pourrai-je te voir dans des jours plus heureux, Conduisant par la main l'amitié que j'adore, Sécher les pleurs amers qui coulent de mes yeux ? Alors j'envierai peu les trésors de Golconde, Et le luxe des grands, et les plaisirs du monde. Mais je t'appelle en vain, tu me fuiras toujours, Trompeuse liberté ! tu n'es qu'un beau fantôme : Esclave des hameaux, des cités ou des cours, L'un rampe chez les Rois, et l'autre sous le chaume... Laissez-moi, vains regrets ! laissez-moi respirer À l'ombre des vergers parfumés d'ambroisie ! Laissez-moi de ces bois suivre la mélodie ! Labyrinthes profonds où je vais m'égarer ! Délicieux séjour de la mélancolie ! Quel charme à vos tableaux prête ma rêverie ! De quelle émotion je me sens pénétrer ! Que j'aime à voir les fleurs qui bordent cette rive, Voler, en s'effeuillant, sur l'onde fugitive, Et la fraîche rosée éparse au gré des vents, Tomber, en larmes d'or, des arbustes mouvants ! Comme les doux zéphyrs, échappés des fontaines, Dans des flots de verdure, ils roulent la fraîcheur : Le réséda s'émeut, et sa flatteuse odeur Se mêle dans les airs à leurs molles haleines. Le Berger dont l'amour inspire les chansons, Assis à mes côtés, sous ces voûtes champêtres, S'arrête, en souriant, pour entendre ses sons Prolongés par l'écho dans l'épaisseur des hêtres. Sur ces monts escarpés, couverts de ses troupeaux, Le chevreau suspendu broute la ronce amère : Les jeunes daims, les cerfs couronnés de rameaux Passent rapidement sur la haute fougère : Le coursier généreux, fier de sa liberté, Dresse ses crins flottants, hennit de volupté, Fait fumer ses naseaux, et près de ses compagnes, Frappe, d'un pas léger, la mousse des campagnes. Qui peut voir sans plaisir tout ce peuple joyeux, Ces béliers, ces agneaux folâtrer sous l'ombrage, Ces laboureurs charmés, qu'un beau ciel encourage, Emonder, en chantant, le verger fructueux, Ebourgeonner la vigne, éclaircir le feuillage, Ou détourner le cours des ruisseaux orageux ; Et ces vives Beautés, dans le printemps de l'âge, Cueillir la rose humide à l'arbuste épineux ? Venez, vous que l'Amour soumet à sa puissance ! Et toi dont la candeur embellit les attraits, Toi dont le sein palpite au nom de bienfaisance, Dont le cœur s'entretient, dans ses songes discrets, Des heureux qu'il doit faire et de ceux qu'il a faits ! Viens de ce doux matin respirer l'influence ! Maintenant tout invite à la félicité, Tout zéphyr est parfum, tout bois est harmonie ; Un sang pur et vermeil, source de la santé Dans ses canaux d'azur, fait circuler la vie : L'esprit est sans nuage, et la sérénité, Ce trésor que les Rois n'ont jamais acheté, D'un calme ravissant saisit l'âme attendrie. Dans cette humble campagne, ô bienheureux cent fois Ceux dont l'amour confond les cœurs et les fortunes, Ceux que l'estime unit, non ces vulgaires lois Que l'intérêt impose à des âmes communes ! Là, le désir rencontre ou prévient le désir ; Là, vous diriez que l'âme à l'âme est enlacée. Comme ils ne font qu'un être, ils n'ont qu'un seul plaisir, Un seul goût, un seul but, une même pensée. Qu'est-ce, pour ces Amants que le monde et ses jeux ? Le lieu qui les rassemble est l'univers pour eux. Un asile champêtre, orné par l'industrie, Des plaisirs sans apprêts des amis peu nombreux, Les Livres, les beaux Arts, et la Philosophie, Voilà le vrai bonheur, il suffit à leurs vœux. Par d'aimables enfants leur chaîne est embellie, Jeune postérité qui rappelle à leurs yeux Le matin de leurs ans, ses feux, son énergie : L'astre qui va roulant sur ce globe orageux, Les voit fournir en paix leur carrière fleurie ! Telle est la volupté d'un hymen vertueux. Partout, à mes regards, l'image en est tracée : Hélas ! tout aime ici, tout peint l'amour heureux ; Mais, moi.... sors de mon cœur déchirante pensée ! Tu fais évanouir la beauté de ces lieux. Bienfaisante amitié, toujours pleine de charmes ! À mes sens désolés, viens-tu rendre la paix ? Viens ! ne me quitte plus, ne me quitte jamais ! Ton seul aspect tarit la source de mes larmes. Les bois sont plus riants, le zéphyr est plus pur ; La campagne a repris une couleur nouvelle ; Le ciel s'est décoré d'un plus brillant azur. Amitié ! près de toi, que la nature est belle ! Souvent le désespoir, le remords, la douleur Accompagnent l'Amour sous ces berceaux de roses ; Mais deux cœurs innocents t'y suivent sans frayeur, Et tu portes le calme aux lieux où tu reposes. Mais tandis qu'au hasard, laissant couler mes vers, Je me livre aux erreurs d'une Muse volage, Le flambeau du Midi, sous un ciel sans nuage, Brille d'un pôle à l'autre, et remplit l'univers. La verdure languit ; les ruisseaux découverts Semblent impatients d'arriver au bocage. Est-ce vous que j'entends, symboles de l'Amour ? Vous planez devant moi, colombes gémissantes ! Où portez-vous l'émail de vos couleurs changeantes ? Ah ! craignez de quitter ce tranquille séjour ! N'allez point, sur le front de ces roches brûlantes, Offrir votre plumage à tous les feux du jour ! Le voyageur perdu dans des flots de lumière, Y cherche en vain l'abri d'une ombre hospitalière. C'est ici qu'on jouit ; ce limpide canal Baigne amoureusement la gorge des vallées ; Il a peine à sortir de ces belles allées, Dont les fleurs vont se peindre au fond de son cristal. Dans un charmant désordre on voit sur fon rivage La chèvrefeuille étendre un réseau de feuillage, Et monter en festons au sommet des berceaux, Le seringa blanchir près du rosier sauvage, Le lilas dont la grappe affaisse les rameaux, De ses touffes d'azur faire flotter l'ombrage, Et le pampre verdir sur le tronc des ormeaux. Avec quelle lenteur le fleuve se promène ! Son cours semble échapper à la vue incertaine ; À peine on voit trembler la cime des forêts ; Aucun souffle de vent ne roule sur la plaine : L'œil s'enfonce et se perd dans d'immenses guérets : Aussi loin que s'étend cette mer immobile, Tout me parait brûlant, silencieux, tranquille. Ô qu'il est doux de fuir dans cet antre écarté, Qui verse goutte à goutte une source d'eau pure ! Qu'il est doux d'être à l'ombre entouré de verdure, Au penchant de ce mont, d'où mon œil enchanté Voit en paix les gémeaux embraser la nature ! Les troupeaux, sous l'abri des saules d'alentour, Des heures de Vesper attendent le retour : Le bœuf laborieux, couché sur la prairie, Soulève quelquefois sa tête appesantie ; Des longs plis de sa queue il protège ses flancs, Et frissonne aux assauts de la guêpe ennemie ; Les agneaux sont épars près des chiens vigilants ; Et dans un coin du bois, la Bergère assoupie, Laisse fuir le fuseau de ses doigts nonchalants. Tandis qu'autour de moi la nature sommeille, Enfoncé mollement dans ce lit de gazons, Les yeux demi-fermés, je prêterai l'oreille Aux échos éloignés des bois et des vallons, Au murmure de l'onde, au bruit des moucherons, Au bourdonnement sourd des ailes de l'abeille. Où font ces chœurs joyeux dont j'entends les chansons ? Je crois voir voler l'air et marcher la poussière ! Quel art organisa cette poudre légère ? Quel prodige du ciel lui fait former des sons ? J'adore tes bienfaits, auguste providence ! Tout ce qui m'environne est plein de ta puissance, La main, la même main dont tu tournes les cieux, Nourrit le ver rampant qui se cache à mes yeux. Tu dis : la mer s'ébranle et la tempête gronde ; Tu fais taire les vents, et les vents sont calmés ; Tu touches les volcans, et leur bouche profonde Vomit les tourbillons qu'ils tenaient enfermés. Le moment doit venir où l'astre qui m'éclaire Sera précipité de sa brillante sphère : Mais qui peut renverser les Palais éternels ? Tranquillement assis sur le débris des âges, Tu vois s'anéantir la foule des mortels, Et toi seul dois survivre à tes frêles ouvrages. Tout ce peuple embelli des plus vives couleurs, S'élève du néant vers l'astre qui l'appelle : L'un va s'envelopper dans la feuille nouvelle, Et, couvert de son voile, y brave les chaleurs, L'autre, jouet des vents, est porté sur les fleurs, Ou cherche des étangs la verdure infidèle, Et trouve dans leur sein la fin de ses erreurs. À combien de tourments la fortune les livre ! Ils ont tout à combattre, et n'ont qu'un jour à vivre ? Ainsi l'homme est en butte à la fatalité : Quand il s'enorgueillit des dons de la nature, Par la rigueur du sort il est persécuté : Si le sort le conduit à la félicité, De la nature alors il éprouve l'injure. Ses heures toutefois précipitent leur cours. Trompé, jamais content, mais espérant de l'être, De projets en projets il chemine toujours ; Et quand il va toucher au dernier de ses jours, Vous diriez, à ses vœux, qu'il commence de naître, Éloignons cette idée ! elle afflige mon cœur. Quelle touchante paix me suit dans ces retraites ! Forêt inaccessible à l'ardente chaleur ! Quel plaisir de rêver dans tes routes secrètes! Ces pins semblent porter, sur leur front sourcilleux, La voûte où le soleil se couronne de feux : La méditation qui plane sur ma tête, Dans leur profond dédale à chaque pas m'arrête : L'oreille est attentive, on sent battre son cœur ; On respire la sève, on croit voir la fraîcheur. J'aime à me rappeler, en voyant ces ombrages, Les îles du Tropique et leurs forêts sauvages ; Lieux charmants, que mon cœur ne saurait oublier ! Je crois sentir encor le baume de vos plaines, Dont les vents alisés parfument leurs haleines, Et qui va sur les mers saisir le nautonier ; Je crois me retrouver sur ces rives lointaines, Où le rouge ananas et le vin du palmier Rafraîchissaient mon sang allumé dans mes veines. Ô champs de ma patrie ! agréables déserts ! Antille merveilleuse où les brunes Dryades À ma muse naissante ont inspiré des vers ! Ne reverrai-je plus tes bruyantes cascades Des coteaux panachés descendre dans les mers ? N'irai-je plus m'asseoir à l'ombre des grenades, Du jasmin virginal qui formait ces arcades, Et du pâle oranger vacillant dans les airs ? Là, le soleil brillant n'attend point que l'aurore Ouvre devant son char les barrières du jour ; Il part, comme un géant, des rivages qu'il dore Atteint, du premier pas, la moitié de son tour, Et commande aux vents frais, qui composent sa cour, De souffler sur ces lieux que sa flamme dévore. Là, des bois sont couverts d'un feuillage éternel, Et des fleuves roulants dans un vaste silence, Baignent des régions qui, loin de l'œil mortel, Étalent vainement leur superbe opulence. D'antiques animaux habitent ces déserts : Peuple heureux ! de nos traits il ignore l'atteinte ; Et tandis que sa race a végété sans crainte, Des siècles écoulés ont changé l'univers. Hélas ! nous avons vu le démon des orages, Désoler ces climats par d'horribles ravages. L'Océan reposait dans un calme effrayant ; Les forêts s'ébranlaient sans un souffle de vent ; Un bruit multiplié par l'écho des montagnes, S'avançait sourdement dans les sombres campagnes. Tout-à-coup l'horizon disparaît à nos yeux, Et des feux éthérés, précurseurs des tempêtes, Comme un Dieu menaçant, descendent sur nos têtes. La flamme des volcans s'élève jusqu'aux cieux, Parmi d'impurs amas de cendre et de bitume : La mer bouillonne, gronde, et l'aquilon fougueux Vient fondre sur la terre avec des flots d'écume : L'ouragan se déchaîne ; il redouble ses cris : Il enlève les bois dans une mer de fable, Va saisir les vaisseaux, les arrache à leur câble, Et sur les monts brûlants, fait voler leurs débris ; On dit qu'on entendait de lugubres esprits Traîner, pendant l'orage, un accent lamentable : Les nuages mêlés aux astres de la nuit, Semblaient les emporter, comme une ombre qui fuit ; Le vent soufflait la mort ; l'onde ouvrait ses abîmes : Une foule éperdue y trouvait des tombeaux, Quand l'aurore nouvelle annonça le repos, Et ravit au trépas ses dernières victimes. Reviens, Muse légère ! un frais délicieux Du Soleil, dans la plaine, a tempéré les feux : Son char moins radieux, baissé vers l'hémisphère, Aux peuples du couchant va porter la lumière ; L'Univers maintenant n'est qu'un vaste jardin. Quel air pur est sorti de la terre embaumée ? Serais-je aux champs d'Enna dans les bois d'ldumée, Dans les riants déserts des campagnes d'Eden ? Ô ! combien ces beaux lieux intéressent ma vue ! Je soupire ; il est vrai : mais je me trouve heureux : C'est un ravissement, une extase inconnue, Qui me fait oublier les soins tumultueux. Où vas-tu m'égarer, douce mélancolie ? Irai-je sur les monts, dans les champs, dans les bois ? Suivrai-je les détours d'une rive fleurie ? Prés, collines, ruisseaux, tout invite mon choix ! Quel aimable silence habite les boccages, Et quelle volupté dans le bruit des échos, Quand ils sont réjouis par un peuple d'oiseaux, Dont le gazouillement sort de tous les feuillages ! Ici du Rossignol on entend les chansons : Il traîne en longs soupirs sa cadence plaintive ; Tantôt il la suspend ; tantôt sa voix plus vive, En roulements légers, précipite ses sons ; Là, des hêtres frappés d'une rougeur ardente Jettent sur l'herbe humide une ombre vacillante : Le flambeau du Soleil se peint sur les étangs, Et sous le rideau vert des peupliers flottants, Il glisse obliquement sa lumière inconstante. L'œil ne peut se lasser de ces riches tableaux ; La nature jamais ne me parut si belle ; Le jour fait resplendir la cime des coteaux ; La mer au loin s'allume, et le front des châteaux Réfléchit dans les airs une clarté nouvelle. Hélas ! ce beau Soleil va laisser nos climats : Voyez-vous la Bergère, un panier sous son bras, Regagner lestement la route du village ? Son ombre qui la suit s'allonge sous ses pas, Et les feux du couchant enflamment son visage. Voici l'heure où Vénus vous appelle à ses jeux, Vous qui versez souvent des larmes de tendresse ! Heureux Amants ! cédez au penchant qui vous presse, Quand l'aspect du bonheur partout flatte vos yeux. Les Grâces, pour danser, dénouant leur ceinture, Foulent d'un pied nombreux l'émail de la verdure. On entend des Sylvains la folâtre chanson, Et le rire éclatant des joyeuses Dryades ; Les fleuves caressants embrassent les Naïades, Et dans les bois sacrés, les enfants d'Apollon Viennent de commencer leurs doctes promenades. Entrez sous ces berceaux où luit un faible jour : Quelle douce fraîcheur, quel calme on y respire ! Sur un frêne voisin le tourtereau soupire ; Cet asile charmant semble fait pour l'amour. C'est là qu'on voit briller la jonquille odorante, Le narcisse, l'œillet variant ses couleurs, L'Hyacinthe autrefois si chère à mon Amante, Et que son choix plaçait sur le trône des fleurs ; Des nuages légers de rose et d'amarante Forment devant vos yeux, une voûte éclatante : Contemplez dans les airs ces bosquets enchantés, Ce parterre changeant, peint des couleurs de Flore, Cet Océan nouveau, ces mobiles Cités, Fantômes transparents qu'un rayon fait éclore ! De l'Occident vermeil, aux portes de l'aurore, L'Olympe de nos champs reproduit les beautés, Et l'Éther ne parait qu'un brillant météore. Quelle force nouvelle inspirent à ma voix, Ces odeurs, ces concerts et ces clartés tremblantes ! L'ivresse me saisit ; mes cordes éloquentes, En sons harmonieux, frémissent sous mes doigts ! Ô Nature ! ouvre-moi tes retraites profondes ! Montre à mes yeux ravis tes prodiges roulants Les mondes dans l'espace entasses sur des mondes, Les empires cachés dans l'abîme des ondes, Les peuples que la terre enferme dans ses flancs ! À ce hardi projet, si mon sang se refuse, Souffre au moins que sans gloire, et dans mes doux loisirs, Distrait par les tableaux dont mon esprit s'amuse, J'admire ce beau soir et chante mes plaisirs. Quel moment! les Zéphyrs de leurs fraîches haleines, Courbent légèrement la pointe des guérets : Un torrent de parfums sort des rives prochaines : La lumière en fuyant se projette à longs traits Sur le cristal des lacs, des ruisseaux des fontaines, Lance des gerbes d'or à travers les forêts, En bannit la vapeur qui descend sur les plaines : Un superbe réseau déployé dans les airs, Comme un voile de pourpre, embrasse l'Univers : Le Soleil entouré d'une légère trame, Pénètre chaque fil qui s'écarte, s'enflamme, Et du foyer brûlant laisse fuir les éclairs ; Soudain le feu remplit les campagnes profondes ; Le grand astre a rasé la surface des ondes ; Des bords de l'hémisphère, il s'éloigne à regret, S'arrête irrésolu, nage entre les deux mondes, Jette un dernier regard, se plonge et disparaît. Adieu ! consolateur de toute la Nature ! Adieu, source de joie intarissable et pure ! Ô Soleil ! on dirait que tu fuis pour toujours : Il semble qu'avec toi mon bonheur me délaisse : Ton départ me saisit d'une amère tristesse : Je voudrais que le temps se fixât dans son cours ! Où s'en vont ces oiseaux dont j'aimais le ramage ? Quoi ! vous partez aussi chantres joyeux des airs, Fauvettes dont la voix animait ce bocage ! L'écho silencieux n'entend plus vos concerts ! Les moutons répandus le long de la prairie, En bêlant doucement, gagnent la Bergerie ; L'âne marche entouré de ses paniers jumeaux ; Le valet indolent qui revient de la Ville, Siffle, à demi penché sur sa mule indocile ; Le Bucheron le suit, courbé sous les rameaux. Le doux Hesper les voit, de la voûte azurée, Et fait briller sur eux son étoile dorée ; Les ombres cependant s'élèvent dans les Cieux, Et leurs groupes unis, toujours plus ténébreux, Amènent lentement la tranquille soirée ; Quelques rayons perdus dans le vague des airs Sur le front des rochers paraissent luire encore : Mais d'un rouge foncé l'Occident se colore : L'ombre engloutit les bois et leurs panaches verts, Déjà je ne vois plus le cristal des fontaines Et les tapis de Flore étendus sur les plaines, Et toi, Soleil, et toi ! sur de nouveaux climats, Tu répands maintenant la vie et la lumière : Tandis que tu poursuis ta brûlante carrière, L'Univers m'abandonne, et je crois sous mes pas Fouler des Nations la tranquille poussière. Miroir éblouissant de la Divinité ! Ô Soleil ! réponds-moi qu'as-tu vu dans l'espace ? Le troupeau des humains vers l'abîme emporté, Leur génération qui se montre et qui passe, Comme ces moucherons qui, dans un jour d'été, Vont couvrir des étangs la dormante surface : Pendant que ta lumière éclate dans les Cieux, Le temps marche en silence et grossit ses ravages : Il sape sourdement et l'homme et ses ouvrages, Et les trônes des Rois, et les Temples des Dieux. Lorsqu'éloigné du bruit, dans ma douce tristesse, Je marche à la lueur du nocturne flambeau, J'aime à me rappeler les jours de ma jeunesse, Mes parents endormis dans la nuit du tombeau, L'ami de mon enfance, une aimable maîtresse ; Tout ce qui fut jadis l'objet de ma tendresse Repasse devant moi comme un léger tableau. Je m'occupe du temps où nous étions ensemble, De leurs nouveaux destins du lieu qui les rassemble ; Je songe à l'heureux jour où loin de ses débris, Mon âme, dans leur sein, doit voler toute entière : Qu'en nous reconnaissant, nous serons attendris ! Je croirai revenir d'une terre étrangère ; Que de fois, en songeant à ces mortels chéris, J'exhalai dans la nuit ma douleur solitaire! Je disais, où sont-ils quel coin de l'Univers, Quel lieu de leur passage à conservé la trace ? Les voilà disparus ! leur mémoire s'efface ; Leur cendre abandonnée est le jouet des airs. Mais si d'un beau matin notre vie est l'aurore ; Si dans un meilleur monde, on peut aimer encore, Peut-être mon Eglé répond à mes soupirs : Peut-être elle descend de la voûte éthérée, Belle comme autrefois, de ses grâces parée, Livrant sa chevelure au souffle des Zéphirs. Ô jours ! ô doux instants présents à ma mémoire ! Parmi tous les humains, Églé m'avait choisi : Elle ornait ma raison, m'enflammait pour la gloire, Et de mon front paisible écartait le souci ; J'allais passer près d'elle une heure fortunée : Je ne prétendais rien que l'entendre et la voir ; Hélas ! le seul projet de la chercher le soir Fit souvent le bonheur de toute ma journée. À peine je l'ai vue ! ainsi fuit un beau jour : Ainsi pendant l'Été nous voyons sur les plaines, Le Soleil promener les ombres incertaines. Le temps irréparable emporte sans retour Ces heures du plaisir doucement disparues, Qui se suivaient sans bruit et sans être aperçues. Dans nos repas charmants loin de l'œil des jaloux, Les coudes appuyés sur la table champêtre, Philosophes sans art, gais sans penser à l'être, Le reste des mortels n'existait plus pour nous : Souvent assis près d'elle, aux jeux de Melpomène, J'aimais à retrouver ses vertus sur la scène : Souvent près de sa sœur, dans les soirs de l'Été, Au pied d'un vieux tilleul elle venait m'attendre ; C'était-là que du sort trompant la cruauté, Nous puisions dans les maux un sentiment plus tendre. Errant sur les débris de ceux que j'ai perdus, Délaissé maintenant et plein de leur image, Je traverse le monde où je ne les vois plus, Et je confie aux bois mes regrets superflus Comme le rossignol qui gémit sous l'ombrage. Que vais-je faire encor ? revoir ce que j'ai vu ; Tourner et retourner sur une même scène ; Marcher avec ennui dans un sentier battu, De la haine à l'amour, de l'amour à la haine ; Dans un cercle uniforme enchaîner le plaisir, Attendre en soupirant que le chagrin l'éveille, Désavouer le jour les projets de la veille, Et sans toucher le but, épuiser le désir. Oh ! quand pourrai-je enfin, délivré des orages, Sous un rustique toit, oublier tous ces maux, Aux arts consolateurs dévouer mon repos, Entendre le doux bruit des abeilles volages, Et presser sous mes doigts le lait de mes troupeaux ! Si j'avais seulement une source d'eau pure, Si je voyais s'étendre autour de ma maison, Des vergers et des champs dorés par la moisson, Le Ciel de tous mes vœux comblerait la mesure. Ainsi vivait un Sage instruit par les revers : Il habitait gaîment une cabane obscure, Jouissait de lui-même, au fond de ses déserts, Cultivait sa raison, et suivait la nature. Un jour il me parlait de ses malheurs passés ; Sur les prés d'alentour, ses yeux s'étaient fixés : Il s'écrie en pleurant : ô campagne fertile ! Ai-je pu, si longtemps, te préférer la ville ? Attaché, jeune encore, au char de la faveur, Je me vis déplacé par la brigue et l'envie ; Le temps me consola d'une injuste rigueur : À mon humble fortune accoutumant mon cœur, J'oubliai mes revers (car enfin tout s'oublie !) Et mon obscurité me valut le bonheur, Qu'en vain je poursuivais dans ma bruyante vie. J'ai conservé mon luth, mes livres, mes pinceaux ; Le jardin qui conduit à mon abri champêtre, Est l'objet de mes soins plus que de mes travaux ; Bois, parterre, verger, mes mains ont tout fait naître : Je m'amuse des Arts, sans négliger l'Amour ; Une tendre compagne orne ma solitude, Et Philosophe Amant, je passe tour-à-tour, Des voluptés du cœur aux charmes de l'étude : Oh ! que pour moi, l'aurore amène un jour serein ! Quand mes bois balancés par de douces haleines, Commencent à mouvoir leurs ombres incertaines, Mon tranquille sommeil, léger comme mes peines, S'envole, dissipé par le frais du matin : Je vais revoir mes fleurs, j'arrose mon jardin ; Quelque fois, un ruisseau dans sa course me guide, Ou près de son rivage, assis, un livre en main, J'amorce le poisson par un appas perfide. Mais quand je n'entends plus que le cri des vautours, La voix des Bucherons, et le son des cognées, Qui sapent des vieux pins les cimes couronnées, Le ténébreux hiver m'offre encor d'heureux jours. Que j'aime à m'éveiller au bruit de la tempête, À braver sous mon toit la rigueur des frimas, Et tandis que les vents mugissent sur ma tête, À presser ma moitié qui sourit dans mes bras ! Quand vous aurez vieilli sur la scène du monde, Lorsqu'après un long cours d'infructueux travaux, Il vous sera permis de songer au repos, Vous sentirez le prix de cette paix profonde, Et combien il est doux d'être obscur, oublié, De cultiver les Arts au sein de l'amitié : Le temps vous apprendra que le seul bien suprême, Est d'échapper au bruit, de vivre avec vous-même, De savoir modérer vos désirs inquiets, D'être sans passions, sans projet, sans système, De vous réfugier près d'un cœur qui vous aime : Que faut-il au bonheur ? la retraite et la paix. Il fuit ce tourbillon où la jeunesse roule : C'est là qu'un nœud succède aux nœuds qu'on a rompus ; On se prend ; on se laisse ; on ne se connait plus ; Maîtresse, amis, parents, tout se perd dans la foule. Et voilà les plaisirs de ce monde vanté ! Je plains l'homme insensé que leur tumulte enivre, Qui dans le mouvement met sa félicité, Qui jouit dans le trouble, et s'agite pour vivre : Un vide affreux l'attend quand tout l'aura quitté. Je songe avec douleur à ces jours de folie, Où d'aveugles penchants tyrannisaient ma vie ; Je gémis de penser que le cours de ces ans Fut marqué dans mon cœur en brûlants caractères, Par des soucis cruels, par des peines amères, Et je rends grâce au Ciel de la fuite du temps.. Je rougis de moi-même, et de cette importance Que j'attachais aux Grands, à leur stérile appui, À leurs vains préjugés de rang et de naissance, À leur accueil payé par la gêne et l'ennui. Je les connais ces Dieux qu'adore le vulgaire ! Esclaves à la Cour, tyrans dans leur Palais, Aujourd'hui dans les Cieux, demain dans la poussière, Qu'ils sont loin de goûter une solide paix ! J'ai vu des courtisans la trompeuse souplesse, Le chagrin qui sourit, la haine qui caresse, L'intrigue au double front, l'espoir et la terreur, Toutes les passions dont l'âme est dévorée, Assiéger de nos Rois l'enceinte révérée : C'est là que le faux zèle embrasse la faveur ; C'est là que l'amitié s'éloigne du malheur. Je n'ai point ces tourments, et j'ai pour opulence, Mes honnêtes loisirs, ma noble indépendance ; Arbitre de mon sort, libre dans mes déserts, Je regarde les Cours et leurs fameux revers, Comme un rocher superbe immobile sur l'onde, Voit sur un bord lointain, la tempête qui gronde. Je ne vais point tonner au Tribunal des Lois : Je ne vais point grossir la horde meurtrière Qui vend le sang de l'homme aux intérêts des Rois ; Je ne vais point chercher dans un autre hémisphère Les biens que sous mes pas la terre offre à mon choix ; Riche des vrais trésors, et des vertus que j'aime, Je jouis d'un Ciel pur, des champs, et de moi-même.

Notes

Recueil: Idylles et poèmes champêtres. https://books.google.fr/books?id=Sfw5AAAAcAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

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