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Le bon Licas était devenu vieux ;
Les ans courbaient sa tête octogénaire :
Il avait fait, dans sa longue carrière,
Beaucoup de bien, des amis, des heureux :
Il avait eu, dans un hymen prospère,
Des jours sereins et des enfants nombreux.
Ses petits-fils remplissaient sa chaumière ;
Il les jugeait, présidait à leurs jeux,
Les instruisait, par l’exemple des dieux,
À compatir aux maux de la misère ;
Et savait l’art, même dans des chansons,
D’insinuer de naïves leçons.
À ses côtés, on les voyait sans cesse :
Oh ! disaient-ils, fais-nous encor ceci ;
Fais-nous cela ! puis, sautant d'allégresse,
Ils le payaient avec un doux merci.
De ses enfants l’espérance dernière,
Misis, un jour, le trouva solitaire.
Il ne comptait que deux lustres encor
Et deux printemps : les roses du bel âge,
Dans leur éclat, brillaient sur son visage,
Et ses cheveux tombaient en boucles d’or.
En lui parlant, Licas fit la peinture
Des voluptés qui suivent un bienfait :
Vois-tu, mon fils ? dans toute la nature,
Rien n’est si doux que le bien qu’on a fait.
Oui, dit Misis, en versant quelques larmes,
Son souvenir doit être plein de charmes.
Pourquoi ces pleurs ? dit le vieillard surpris.
— De ton discours mes sens sont attendris.
— Non, tu retiens un secret que j’ignore ;
Mais tu voudrais te déguiser en vain :
Ne vois-je pas qu’il fait battre ton sein,
Et sur ta bouche est déjà près d’éclore ?
— Eh bien ! mon père, il faut te le conter ;
À le cacher, j’ai mis un soin extrême ;
Car de ses dons (je le sais de toi-même)
Un bienfaiteur ne doit pas se vanter.
Ta belle chèvre, hier, s’était perdue ;
Je la cherchais ; un vieillard gémissant,
Dans les rochers, soudain frappe ma vue :
Il met à terre un fardeau bien pesant.
Ô dieux ! dit-il ! je meurs de lassitude ;
Depuis longtemps je ne cesse d’errer,
Le dos plié sous le poids le plus rude ;
Et pas un fruit dans cette solitude !
Pas un ruisseau pour me désaltérer !
Mais, Dieux puissants, votre faveur suprême
Saura me rendre à des enfants que j’aime.
Je soupirais, et je disais tout bas :
Ce bon vieillard a des enfants ! hélas !
Mon père aussi pourrait souffrir de même.
Alors je pars ; je vole à ton verger ;
J’emporte vite une corbeille pleine
Des plus beaux fruits, et sans reprendre haleine,
Vers le vieillard je cours d’un pas léger.
Sur son fardeau, je le vois qui sommeille ;
Je vais à lui doucement, doucement ;
À son côté je pose la corbeille ;
Puis je me cache ; et bientôt il s’éveille.
En soulevant son fardeau tristement,
Il voit les fruits !.... Oh ! je ne puis décrire
Quel fut l’excès de son étonnement !
Ce qu’il disait, je ne puis le redire ;
Il en mangeait ; il en offrait aux dieux ;
Il ajoutait d’un ton qui perçait l’âme :
J’en veux porter à mes fils, à ma femme,
Pour honorer ce bienfait avec eux.
Il se leva. Des pleurs mouillaient mes yeux ;
Je me glissai dans l’ombre du bocage,
Et je courus l’attendre à son passage.
Il vint à moi : Mon fils ! n’as-tu pas vu
Quelqu’un ici tenant une corbeille ?
Je dis : Personne à mes yeux n’a paru.
Mais sur ce mont, comment es-tu venu ?
Dans sa bruyère on ne voit que l’abeille ;
Et l’on n’y trouve aucun sentier battu.
Il répondit : J’avais perdu ma route,
Et sans un dieu, j’allais périr sans doute.
Je le menai jusqu’au hameau voisin ;
Sur mon épaule il appuyait sa main ;
Et pour aider sa marche appesantie,
De son fardeau je pris une partie.
Voilà, Licas, le sujet de mes pleurs.
Ce que j’ai fait ne vaut pas qu’on le vante
Et cependant ce souvenir m’enchante
Comme un air pur embaumé par les fleurs.