«
Mirtile avait quitté son foyer solitaire,
Et promenait ses pas près d’un étang voisin
Qui du flambeau des nuits répétait la lumière.
L’aspect d’un soir pur et serein,
Le chant du rossignol, le calme des prairies
Entretinrent longtemps ses douces rêveries.
Mais il revint enfin sous les rameaux épais
Qui devant sa cabane étendaient leur ombrage.
Là couché sur le gazon frais,
Sur une de ses mains, appuyant son visage,
Le vieux Lamon dormait en paix.
Mirtile ému de cette image,
Les bras croisés, s’arrête, et contemple ses traits.
Immobile à sa vue et plongé dans l’ivresse,
À travers le feuillage, il regardait les cieux,
Et des larmes d’amour s’échappaient de ses yeux.
Unique objet de ma tendresse !
Ô mon père ! dit-il, que tu dors doucement !
Que le sommeil du juste est tranquille et riant !
Peut-être en quittant ta chaumière,
Pour respirer du soir le frais délicieux,
Tu seras venu dans ces lieux
Offrir au Créateur une sainte prière,
Et le sommeil alors aura surpris tes yeux.
Tu priais pour ton fils… Ah ! que je suis heureux !
Si je vois sur mes champs reposer l’abondance,
Si les prés sont couverts de mes troupeaux nombreux,
C’est toi, c’est ta vertu dont je sens l’influence.
Quand tu souris aux soins que je prends de tes jours,
Quand tu lèves au ciel tes yeux mouillés de larmes,
Pour bénir le succès de mes faibles secours…
Ô Lamon ! quel moment ! qu’il a pour moi de charmes !
Dans le plus doux transport, je reçois tes faveurs,
Et je couvre tes mains de baisers et de pleurs.
Ressouvenir touchant dont mon âme est émue !
Dans la plaine, aujourd’hui je conduisais tes pas ;
Tu marchais avec peine, appuyé sur mon bras,
Et près de tes foyers tu promenais la vue :
Et voyant le troupeau bondir sur le gazon,
Et tes champs te promettre une riche moisson,
À quel ravissement tu te sentais en proie !
« Mon fils ! me disais-tu, j’ai blanchi dans la joie ;
« Témoin de mon bonheur, sois bénie à jamais,
« Terre où j’ai vu couler près d’un siècle de paix !
« Puissiez-vous prospérer, ô campagnes chéries !
« Vous n’avez plus longtemps à récréer mes yeux :
« Bientôt je quitterai vos pelouses fleuries,
« Pour aller habiter des climats plus heureux ».
Ces mots m’ont pénétré d’une douleur amère…
Tu me quitteras donc ! ah ! mon meilleur ami !
Mon père !... pour jamais tu me seras ravi !
Ô pensées affligeante et qui me désespère !
Alors, pour consacrer ton amour paternel,
Je veux près de ta tombe ériger un autel,
Et s’il me lui un jour propice
Où j’aurai fait du bien à quelque infortuné,
J’irai sur cet autel offrir un sacrifice
Et rendre grâce aux cieux du jour où je suis né.
Quel calme attendrissant règne sur son visage !
Comme au sein du sommeil, il sourit de plaisir !
De la paix de son cœur, cette paix est l’image :
Il jouit maintenant d’un tendre souvenir.
Hélas ! poursuit Mirtile en jetant un soupir,
Peut-être un songe lui présente
Les traits du malheureux qu’a secouru sa main,
Et ce spectacle qui l’enchante,
Fait monter sur son front serein,
De son humanité l’expression touchante.
Puissent les vents du soir respecter ton sommeil
Et détourner de toi leur humide influence !
À ces mots, l’observant dans un profond silence,
Tranquille et satisfait, il attend son réveil.