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Chant second - La vertu

Nicolas Germain Léonard · 1771 · Préromantisme · 18e siècle
«
J’entends du libertin s’élever le murmure : « Quelle est cette vertu que prescrit la nature ? Partout subordonnée aux lois, aux Magistrats, Au caprice des temps, à l’esprit des climats, Sur nos conventions la morale se fonde. Pénétrons le chaos des préjugés reçus : L’erreur fait à son gré les vices, les vertus ; Reine des Nations, en systèmes féconde, Elle soumet le Bonze à des tourments cruels ; Elle fait végéter à l’ombre des autels Ce Derviche pétri d’ignorance profonde, Qui s’engage au repos par des vœux solennels, Et qui promet à Dieu d’être inutile au monde. Ici l’honneur jaloux aiguise le poignard : Là, courbé par les ans, le sauvage vieillard Bénit les tendres soins de son fils qui l’immole. N’a-t-on pas vu jadis le vol réduit en art, S’ériger dans la Grèce une honteuse école, Et les humains, dans l’ombre, errant de tout part, Des crimes plus vils adorer le symbole ? Que dis-je ? la raison, dont nous sommes si fiers, Sert-elle à nous instruire, à régler nos travers, À calmer de nos cœurs l’affreuse incertitude ? Quand nous cherchons le bien, sur cette aride étude, Son flambeau ne répand que de faibles éclairs ; Quand nous croyons la suivre, hélas ! c’est l’habitude, C’est l’éducation dont nous portons les fers. » Quoi ! l’instinct lumineux chez les brutes préside, Et nous pourrions gémir dans la nuit du chaos ! Quoi ! la vertu n’est qu’un nom vide ! La seule illusion fait les biens et les maux ! Ô Dieu puissant et bon ! tu dois, j’ose le croire, Tu dois, en m’éclairant, me conduire au bonheur : Mes jours sont tes bienfaits ; mes beaux jours font ta gloire. L’homme, dès le berceau, n’a-t-il pas dans son cœur Le sentiment secret du juste et de l’injuste ? Quel est le criminel qui ne rougit jamais ; Qui faisant taire en lui ce sentiment auguste, Goûte, exempt de remords, une odieuse paix ? Voyez un malheureux, souillé par les forfaits ; En guerre avec lui-même, il n’a point de refuge : Il a beau s’éviter ; son supplice le suit : Contre lui son cœur est son juge, Et sa honte à ses yeux partout se reproduit. Mais sur le front du sage, où rayonne la joie, Quelle noble assurance en tout temps se déploie ! Voyez les pleurs touchants qui coulent de ses yeux, Le doux ravissement qui pénètre son âme, Au récit d’un trait généreux ; D’où vient pour les grands cœurs ce zèle qui l’enflamme ? D’où viennent ces élans qui l’emportent vers eux ? Il est une loi simple, éternelle, immuable, Que jamais un mortel n’enfreint impunément, Loi dont le ciel a mis l’empreinte ineffaçable, Non sur un marbre périssable, Mais au sein de l’homme naissant. Dans ces visibles tabernacles, Écho de la nature, organe du bonheur, La raison libre encore explique ses oracles. C’est là qu’elle s’écrie : « Adore ton Auteur ; Aime et sers ton prochain ; sois juste, humain, sincère, Fils pieux, tendre époux, ami zélé, bon père. » C’est là que, loin du préjugé, Se peint de la vertu l’image consolante ; Là, l’ingrat, du remords entend la voix tonnante : Il soupire, il frémit… et le ciel est vengé. Instinct sacré des cœurs, émané de Dieu même ! C’est par toi qu’il me dit : « Suis tes nobles penchants ; Brave, en faisant le bien, la haine des méchants : N’as-tu pas devant toi l’œil de l’Être suprême ? » Ô vertu, qui soumets tout ce qui peut sentir, Qu’environnent partout des tributs unanimes, Et que le vide même est forcé d’applaudir ! Que ton pouvoir est grand ! que tes droits sont sublimes ! C’est en vain que Brutus fulmine contre toi ; Il a beau s’écrier : Tu n’es qu’une chimère ! Ce Citoyen farouche, esclave de ta loi, Vertueux malgré lui, s’immole pour te plaire. Hercule, dont le bras détruisit les brigands, Se vit, par ta puissance, honoré dans la Grèce ; Tu régnais dans le sein de la chaste Lutèce, Tandis que pour Vénus Rome brûlait l’encens : Ton regard assuré fait pâlir le coupable, Confond la calomnie, et dément ses clameurs ; Au milieu des affronts, ta gloire inaltérable Se rit des vains efforts de ses persécuteurs. Tu portes, chez les rois, une voix ferme et libre : D’une mâle éloquence, elle lance les traits, Maintient les passions dans un juste équilibre, Et dans les cœurs troublés, fait descendre la paix. Qui pourrait balancer à t’offrir son hommage, Si ton rival obscur, jaloux de tes autels, Pour te ravir le culte et l’encens des mortels, N’eût osé quelquefois emprunter ton langage ?

Notes

Recueil: La voix de la Nature, poème. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1090874q/f132.item

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