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L'ancien forçat

Ernest Ameline · 1890 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Le chien du presbytère a hurlé dans la huit ; De son large fauteuil le curé se redresse ; Le marteau fait entendre un coup sec ! À ce bruit : « Thérèse, ouvrez, peut-être est-ce un homme en détresse. » Et Thérèse, aussitôt, s'en est allée ouvrir, Non sans avoir fait signe à Médor de la suivre ; Sa main tremblote un peu sur son flambeau de cuivre... La porte entre-bâillée, elle a failli mourir. Devant elle est un être à la sale défroque, Les traits dissimulés sous un feutre crasseux, Un paquet se balance à son bâton noueux, Quand il parle, on dirait la voix d'un ventriloque : « —Je ne sais où coucher par ce temps désastreux, Conduisez-moi, dit-il, auprès de votre maître ; Car ne passe-t-il pas pour un excellent prêtre Qui jamais ne refuse asile aux malheureux ? » Thérèse l'introduit, à demi rassurée ; Médor, sur ses talons, marche, tout en grognant ; Arrivé sur le seuil et sans franchir l'entrée, L'homme a laissé tomber ces mots d'un ton poignant : « J'ai nom Pierre Dumont ; j'ai fait cinq ans de bagne ; À la société je crois ne devoir rien ; Pourquoi donc de partout, la ville, la campagne, Me chasser sans pitié, comme on ferait un chien ? » Le vieux prêtre sur lui levant son œil honnête : « C'est le ciel qui chez moi ce soir vous a jeté ; Vous arrivez à point ; aujourd'hui c'est ma fête Et je ne boirai pas tout seul à ma santé. » Puis, appelant Thérèse : « Allons ! dressez la table. Car la faim me talonne. Ajoutez un couvert. » À l'homme : « En dégustant un bordeaux respectable, Vous me raconterez vos malheurs, au dessert. » On soupe ; le forçat devenu tout timide N'ose lever les yeux. Gauche, même emprunté, Il est comme ébloui par tant de charité : Une larme a perlé sous sa paupière humide, Au dessert : « — Mon histoire ?... En deux mots la voici : Seul, je m'étais chargé des enfants de mon frère Mort à la peine, après avoir mal réussi, Quand un matin, chez moi, frappe aussi la misère. Les ateliers ?... fermés ! Plus d'espoir de travail ! Pas un écu vaillant dans le fond de ma bourse ! Le vol se montre à moi comme unique ressource, Et je vole, la nuit, en crevant un vitrail. C'est tout ; et maintenant vous connaissez mon crime. » Son front dans ses mains tombe... Il paraît accablé ; Mais, devant cet aveu touchant presque au sublime, Du prêtre le grand cœur soudain s'est révélé. À la servante il dit quelques mots à voix basse, Puis à son hôte : « Allons ! je vous vois endormi ? Point de gêne entre nous... Retirez-vous, de grâce : Menez monsieur, Thérèse, à la chambre d'ami. À la chambre d'ami !... Va-t-il oser la suivre ?... Il veut parler... Sa voix reste dans son gosier, Puis il sort trébuchant... on dirait un homme ivre, Et bientôt son pas lourd se perd dans l'escalier. Tandis qu'à coups pressés redouble la tempête, Et durant ce combat des divers éléments, Sur le mol oreiller il a posé sa tête Et dort jusqu'au matin entre de bons draps blancs. - - - Le lendemain, dès l'aube, en traversant l'église, Le curé le surprend à genoux, à l'écart ; Son bâton, son vieux feutre et sa maigre valise, Tout son aspect, enfin, annoncent le départ. Au porche, il l'a rejoint, sa messe une fois dite ; Là, sans aucun détour, l'abordant brusquement : « Quoi! vous partez ? c'est mal ; car j'avais fait serment De vous utiliser pour la table et le gîte. Certes, vous n'êtes pas sans connaître un métier, Que sais-je ? charpentier, maçon, le jardinage ; Vous eussiez transformé le presbytère entier ; J'aurais mis mon enclos sous votre patronage, » Pierre reste interdit... il flotte irrésolu, De son cher bienfaiteur pesant chaque parole ; Puis on entend : « Allons ! c'est dit ! marché conclu ! Gardez-vous bien surtout de m'offrir une obole ! » . . . . . . . . . . . — L'époque dont je parle, ah ! qu'elle est loin de nous ! Devant un potentat, idole de la France, Rois, princes, souverains fléchissaient les genoux, Mais au prix de quel sang payait-il sa puissance !!! On partait plein d'espoir, on courait au canon, Du peuple limitrophe on brisait la frontière, Et si l'on ne servait à la mort de litière, On rapportait un grade, et parfois... un grand nom ! C'est ainsi qu'à Wagram le frère aîné du prêtre Sur le champ de bataille est nommé colonel ; Au plus fort du danger c'est lui qu'on voit paraître, C'est lui dont la valeur met fin au grand duel. — Mais revenons à Pierre. — Une sorte de fièvre. Dans la pure atmosphère où vit le bon curé, Le mine par instants, et souvent à sa lèvre Monte le mot fatal de « Forçat libéré ». Le prêtre a deviné : Pierre est trop près du bagne ; Loin de son Golgotha mieux vaudrait l'exiler : Qu'il aille guerroyer au fond de l'Allemagne, Où d'être découvert il ne pourra trembler. Bannissant tout scrupule, il l'adresse à son frère, Et ne lui souffle mot du terrible secret. Pierre se bat partout en simple volontaire, Cherchant un beau trépas qui lave son forfait. . . . . . . . . . . Un silence de mort pendant plus d'une année !!! Puis, un jour, le curé reçoit un large pli : C'est de son frère ! il l'ouvre !... ô ciel ! il a pâli... Pleuré comme un enfant, la lettre terminée : — « Est-ce un homme, un démon que tu m'as adressé ? Disait le post-scriptum ; sur ma foi je l'ignore. Pierre a pris un drapeau, m'a retiré blessé Des mains de l'ennemi… L'Empereur le décore ! » Devant le régiment, Pierre, le lendemain, Va recevoir la croix. Demain, sur sa poitrine, Son chef va l'attacher, lui-même, de sa main : D'un légitime orgueil se gonfle sa narine. Mais à ses yeux, soudain, se dresse le passé : Quoi ! tu serais compté dans les légionnaires ? Tu verrais de sang-froid, misérable insensé, L'insigne de l'honneur s'accoler aux galères ? Son cœur saigne... il s'y livre un terrible combat. Quel prétexte invoquer à son refus étrange ? Ira-t-il avouer qu'il est ancien forçat ?... Jamais ! Il sollicite autre chose en échange. « Autre chose ! Eh ! quoi donc ? » rugit le colonel. Mais Pierre avec douceur : « Donnez-moi l'accolade. » Et le vieux chef l'étreint, ainsi qu'un camarade : C'est plus qu'une accolade un baiser paternel ! N'a-t-il pas tout compris ?... Du moins, il croit comprendre : Pour refuser la croix il faut être aliéné ; Ce brave n'est qu'un fou ! Qui pourrait s'y méprendre ? Ah ! mieux vaudrait pour lui qu'il ne fût jamais né. Ô mil huit cent quatorze ! immortelle épopée, Où Russes, Prussiens, sur la France aux abois Se ruaient ; où n'ayant que des tronçons d'épée, Nos vétérans luttaient encore... un contre trois ! Ils reculaient, pourtant, après chaque victoire, Que ce fût Montmirail, Montereau, Champaubert ! Sacrifice inutile et défense illusoire, Car aux coalisés Paris s'était ouvert ! L'armée, en un clin d'œil, se rompt, se désagrège, Ainsi qu'un grand vaisseau jeté contre un écueil : Ah ! couvrons ses lauriers d'un long voile de deuil, Nul bras ne la contient, plus rien ne la protège ! . . . . . . . . . . . Le chien du presbytère a hurlé dans la nuit ; De son large fauteuil le curé se redresse : « Ouvre, Marthe, peut-être est-ce un homme en détresse. » La scène d'autrefois alors se reproduit. — « Conduisez-moi, dit l'homme, auprès de votre maître ; Je ne sais où coucher, par ce temps désastreux, Car ne passe-t-il pas pour un excellent prêtre Qui jamais ne refuse asile aux malheureux ? Mais ce n'est plus Médor et ce n'est plus Thérèse Qui servent, ce soir-là, d'escorte au voyageur : Ils sont morts tous les deux. — C'est, ne vous en déplaise, Marthe, enfant de vingt ans, la nièce du pasteur. Dès le seuil, l'homme a fait le salut militaire, Puis, vers le bon curé se penchant à demi : « M'avez-vous réservé votre chambre d'ami ? » Et le prêtre tremblant : « Grand Dieu ! Si c'était Pierre ?... » « — Oui, c'est Pierre ! c'est moi ! Je ne vous dirai pas, Ainsi qu'au temps jadis : j'ai fait cinq ans de bagne ; Non ; mais en bon soldat cinq ans j'ai fait campagne, Et je reviens à vous... car l'Empire est à bas !!! » - - - Laissons le temps s'enfuir. — Dans les soins du ménage, Marthe, la belle fille, a mis tout son bonheur ; Quant à Pierre, pour lui, c'est un insigne honneur, Que d'être proclamé le roi du jardinage. Mais peut-il ainsi vivre auprès de deux beaux yeux Sans jamais en sentir la brûlante, étincelle ? Dans son être se glisse un mal mystérieux, Il est de ces instants où sa raison chancelle. La mort non loin de lui bien des fois a passé, Jamais il ne reçut la moindre égratignure... Faut-il que par l'amour profondément blessé, Ses jours ne soient dès lors que des jours de torture ? Dans un élan de fièvre, une subite ardeur, Vingt fois un tendre aveu jusqu'à ses lèvres monte ; Puis, en regardant Marthe, emblème de candeur, Il le refoule, hélas ! et se tait... il a honte !!! Mais le prêtre a tout vu. — L'interpellant un jour : « Tu l'aimes, je le sais ; et tu ne peux, toi-même, Sans mon assentiment résoudre le problème : Eh bien ! je t'autorise à lui faire ta cour. » Pierre a pâli ! — « Grand Dieu ! moi l'épouser ? Qu'entends-je ? Sur cette offre avez-vous réfléchi mûrement ? À mon triste passé j'associerais cet ange ?... Non, non, je ne veux pas d'un pareil dévouement. Car il est ici-bas des langues de vipère, Parfois certains hasards... Or, il faut, avant tout, Inspirer le respect et non pas le dégoût... Que les enfants n'aient point à rougir de leur père. » Désormais, plus un mot ! Le saint prêtre, atterré, Sent partir de son cœur sa plus douce espérance ; Au martyre de Pierre il unit sa souffrance, Et la main dans la main tous les deux ont pleuré. - - - Entendez-vous au loin cette rumeur étrange ? D'où viennent ces clameurs, ce clairon, ce tambour ? Écoutez !.. regardez !.. C'est la grande phalange Ramenant l'exilé, saluant son retour. De partout on accourt, sur ses pas on se rue, On le suit !!! N'est-il pas toujours Napoléon ? Son aigle est là qui plane au plus haut de la nue, Et demain il ira s'abattre au Panthéon. Qui marche contre lui ?... D'anciens compagnons d'armes ; Mais, dans un seul regard les enveloppant tous : « Mes amis ! » a-t-il dit, et les soldats en larmes, Et les chefs repentants embrassent ses genoux. Ah ! faut-il que, jouet de cette étrange ivresse, Dans le grand tourbillon Pierre soit emporté, Et qu'il parte, oublieux de son temps de détresse, Et de ce toit qui l'a chaudement abrité ! . . . . . . . . . . . Cent jours sont écoulés ! Horrible boucherie ! Mais qu'un seul mot résume un si navrant tableau : Un empereur risquant, sur un dé, sa patrie, Et vainqueur à Ligny, sombrant à Waterloo. Ce fut là qu'en chargeant l'artillerie anglaise, Pierre, par les boulets jusqu'alors respecté, Tomba, le ventre ouvert, dans l'ardente fournaise ; Et, singulier hasard ! douce complicité ! Aux nocturnes clartés, infidèle à son rôle, Le détrousseur des morts n'osa pas mettre à nu, Ce débris répugnant... et Dieu seul a connu Le stigmate infamant marqué sur son épaule.

Notes

Recueil: Glanes poétiques. Sous-titre: Episode du Premier Empire. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431958d/f215.item

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