«
Au lever du soleil, l'alpenstock à la main,
Tout de laine vêtu, chaussé de fortes guêtres,
À pas lents et comptés, par de grands bois de hêtres,
Du Mont-Joli j'ai pris le sauvage chemin.
Me voilà déjà haut ; sur une herbe fanée ;
Au milieu d'éboulis : immense contrefort
Du pic enveloppé de silence et de mort
Que mon pied, le premier, va fouler dans l'année.
Je suis seul ! — Hormis l'aigle aux longs et mornes cris,
Qui, tel qu'un gros point noir, sous l'ardent soleil plane,
Rien d'en-bas ne m'arrive, et pas un bruit profane
Ne monte jusqu'au roc où je me suis assis.
Non, rien ! —Pourtant, au loin, j'entends sous la ramure,
Sur le terrain sonnant, des pas secs et nerveux,
Un appel guttural, comme on en jette aux cieux
Quand on se croit tout seul et roi de la nature.
Ce sont trois cavaliers. — Le premier, fièrement,
Porte un berceau garni de fleurs et de dentelle,
Accroché par le bord à l'arçon de sa selle,
Et d'où, de temps en temps, sort un vagissement.
C'est le père. — À sa suite, et sur la même ligne,
Deux beaux adolescents au teint brun, aux yeux bleus,
S'avancent... quarante ans à peine pour les deux !
Assemblage divin du lion et du cygne !
Ils sont parrain, marraine, et vont faire un chrétien
Du jeune enfant des monts. — Mais qu'elle est loin l'église,
L'église du village où le pasteur baptise !
De raccourcir la route ils ont pris le moyen.
De là, rires et chants, gais propos à l'oreille,
Sur un sein virginal qui sèment la rougeur,
Sous des cils abaissés ce long regard songeur
D'un corsage entr'ouvert contemplant la merveille !
Chacun, je parierais, se souvient du dicton
Qui veut que, dans l'année, et parrain et marraine
S'unissent pour toujours de la plus douce chaîne.
A-t-il jamais trompé dans cet heureux canton ?
. . . . . . . . . .
Et moi, je suis tout seul ! Et le sort implacable
N'a pas doré mes jours d'un sourire d'enfant !
Pour errer dans la nuit, sous mon deuil étouffant,
Qu'ai-je donc fait au ciel ? suis-je donc si coupable ?
- - -
Tous trois ont disparu dans le profond ravin.
Bannissons ma douleur. Vers les dernières cimes
Elançons-nous ! Peut-être, à ces hauteurs sublimes,
Trouverai-je, ô Seigneur ! un baume à mon chagrin.
Sur d'immenses talus d'ardoise amoncelée,
Du sommet j'ai gravi le cône sourcilleux.
Que vois-je ?... le Mont-Blanc, tout près, devant mes yeux,
Traînant son long manteau de neige immaculée !
À ses flancs entr'ouverts pendent de grands glaciers
D'aiguilles hérissés, aux crevasses profondes :
Vaste mer soulevée en immobiles ondes,
Fantastique sabbat de bizarres sorciers !
Cent pics, — m'avait-on dit, — ainsi qu'une bastille,
De leur sombre granit ceignent le roi des monts...
Dans ma tristesse, hélas ! j'y vois encor des fronts
Qui s'inclinent aux pieds du chef de la famille.
Mais un bruit, tout à coup, a couvert mes sanglots.
C'est, au loin, la fougueuse et terrible avalanche
Qui s'élance, bondit, tombe en poussière blanche
Réveillant à l'entour de multiples échos.
À son fracas mêlée une cloche argentine
Tinte, dans le vallon, pour l'enfant nouveau-né :
Prions ! — « Puisse le jour que le ciel t'a donné
Toujours être pour toi sans ronce, sans épine! » —
Ces vœux m'ont rendu fort. — Dans le bâton fendu
Fortement incrusté dans le roc qui surplombe,
Je dépose mon nom, et, pareil à la trombe,
En me laissant glisser je suis redescendu !
De nouveau je me croise avec la cavalcade.
Mais quoi ! plus de gaîté ! plus de tendres discours !
L'air grave et recueilli sous leurs riches atours,
Mes gentils amoureux semblent montés en grade.
Ils marchent près du père, et tiennent dans leurs doigts
Les longs rubans flottants du berceau : doux symbole
Que de père et de mère ils acceptent le rôle,
Que tous deux sur l'enfant ont désormais des droits ;
Et qu'ensemble ils ont pris une place en sa vie,
Et que sans leur conseil il ne peut faire un pas.
De lui qu'attendent-ils en retour ici-bas ?...
Qu'il conserve en son cœur leur mémoire bénie.
Et si le sort, un jour, venait à le broyer,
Qu'il se souvienne alors de leur sainte promesse,
De leur ancien serment qui garde à sa détresse
Une place à la table, une place au foyer.
Que n'avons-nous aussi cette belle coutume
Qui rend chaque parrain mandataire de Dieu !
Lorsqu'ils disent au monde un éternel adieu,
Les parents s'en iraient avec moins d'amertume.