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Le sauveteur

Ernest Ameline · 1890 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Au sommet d'un grand cap, sur la côte bretonne, Se dresse, comme un mât, une blanche colonne. C'est un phare ! œil ouvert sur le pauvre marin, Et qui, la nuit, le guide ainsi qu'avec la main. Un ancien timonier retiré du service Est chargé par l'Etat du scrupuleux office D'allumer et d'éteindre, en son temps, le fanal. Le village voisin est son pays natal. Veuf, il s'est entouré de sa jeune famille, De son fils, bon pêcheur ; de sa bru, digne fille Qui recoud les filets et soigne les enfants : Trois garçons dont l'aîné va prendre ses cinq ans. Dans cet asile où règne amour et paix profonde, Suspendu, comme un nid, entre le ciel et l'onde, On rêve de mourir !... Sur cette terre, hélas ! Est-il un coin qui n'ait ses drames, ses combats ? La nuit tombe !... au dehors, tout pressent la tempête : Les arbres frissonnant, l'ajonc courbant la tête, Les vagues écumant contre le noir écueil, Ou se creusant, parfois, en forme de cercueil ; De nombreux goélands les bandes effrayées Tournoyant dans les airs, par le vent balayées Sur la nature entière un sinistre reflet ; La mer, dans son reflux, entraînant le galet, Ou, quand frappant le roc, elle bondit en gerbe, Crachant tout son varech sur la mousse et sur l'herbe. Le phare est allumé ! Le gardien s'est assis, Tout songeur, sur un banc, à côté de son fils ; Mais, parfois, il se lève, et son œil triste et morne Va sonder tous les points de l'horizon sans borne. Enfin, hochant la tête : — « À demain le sommeil ! « Çà, mon garçon, dit-il, tenons-nous en éveil. « À dormir par ce temps qui pourrait se résoudre ? « La mer est grosse, au large, et le vent souffle en foudre. « J'ai de plus, je l'avoue, un noir pressentiment ; « Quelque chose m'annonce un grave événement... « Tu t'en souviens ? ce fut par une nuit semblable « Que se perdit, ici, le brick le Formidable ? — « Ah ! si je m'en souviens ! J'étais tout jeune, alors, « Mais je vous vois toujours, à travers mille morts, « Vous jeter par trois fois, sans broncher, à la nage « Et porter un grelin qui sauve l'équipage. « Je vous vois, au retour, ballotté par les flots, « Rejeté sur le bord, tout sanglant, en lambeaux... — « Assez, assez, mon fils, c'est une vieille histoire ; « J'ai fait ce que j'ai dû : vraiment, la belle gloire ! » Tout se tait de nouveau. — Dans l'horloge de bois, Le vieux timbre grinçant résonne douze fois. Est-ce l'instant marqué ? Tout à coup, le cyclone, Du bout de l'horizon accourt, éclate et tonne. Horrible artillerie !!! — Aux bleuâtres éclairs, D'épouvantables bruits se mêlent dans les airs : Roulements de tambour, sons stridents de fanfare, Et sur sa base on sent vaciller le grand phare. La mère qui berçait son enfant nouveau-né, Lève sur son époux un regard consterné, Puis, devant une image allumant un beau cierge : — « Pour nos pauvres marins, ô toi, puissante Vierge ! « Dit-elle, en se signant, j'invoque ton saint nom !... » Tout à coup, un bruit sourd au loin !... C'est le canon ! — « Debout, mon fils, debout ! descendons à la plage, « Nous aurons, je le crains, cette nuit, de l'ouvrage ! » Et tous deux endossant leurs habits goudronnés, Des cordes sur les bras, partent, déterminés. Au ciel, pas une étoile !!! Une frange d'écume À la crête des flots scintille dans la brume ; Mais, au lugubre appel qui tonne à l'horizon, Du village voisin s'ouvre chaque maison. Cent pêcheurs, une torche à la main, sur la grève Accourent..., jusqu'au vieux curé qui se relève, Toujours prêt à remplir sa sainte mission, À donner aux mourants la suprême onction. Pour sauver le vaisseau, que peut-on mettre en œuvre ? Dans la nuit, périlleuse est la moindre manœuvre ; L'œil le cherche... et ne voit qu'un falot ballotté Qui s'approche, va, vient, au large est rejeté : — « Eh ! qu'avons-nous besoin de câbles, de bouée ? Hasarde un vieux marin à la voix enrouée ; « Allons ! six bons rameurs ! à la mer le canot ! » Ciel ! il est retourné bout par bout par le flot... Et toujours le canon, sur la mer infinie, Jette un dernier appel d'angoisse et d'agonie. Le jour paraît enfin !!! — Tel qu'un pâle fanal, Le soleil dissipant le brouillard matinal Découvre un grand trois-mâts. — À peine s'il gouverne… Tout à coup, il a mis son pavillon en berne : Hélas ! Quel pavillon !!! — Ce n'est plus qu'un lambeau Découpé par le vent et tout souillé par l'eau ; Mais, épargnée encor dans l'horrible tempête, Ressort, sur un fond blanc, une aigle à double tête : C'est un vaisseau prussien !!! Dans un suprême effort, Une lutte impossible, on le sent qui se tord. Il a clos l'écoutille... il cargue sa voilure... Et le vent, malgré tout, fait craquer sa mâture. Saisi, puis soulevé par un flot, sur le roc Il retombe et talonne... Épouvantable choc Qui coupe en deux sa quille, ouvre, affreuse et béante, Une plaie où la mer s'engouffre, mugissante. Alors, dans les huniers, alors, dans les haubans, On entend des clameurs et des cris déchirants. C'en est fait ! Du mourant a commencé le râle ; Quand la voix du gardien dominant la rafale : — « Arrière, mes amis, pour ce maudit vaisseau « Laissez-moi, laissez-moi risquer encor ma peau. « Nul, d'ailleurs, mieux que moi, ne pourrait, à la nage, « Lui porter un grelin, tenter le sauvetage ; « C'est mon lot, vous savez, je n'usurpe aucun droit. « Ce drapeau ?... je comprends, vous le montrez au doigt... « Qu'importe sa couleur et comment il se nomme ! « Un naufragé, pour nous, est avant tout... un homme ! » Son fils veut s'élancer : — « Et depuis quand, dit-il, « En l'écartant du bras, à l'heure du péril, « De son chef un soldat vient-il prendre la place ? » Puis se radoucissant : « Allons ! que je t'embrasse ! « Si le bon Dieu n'a pas pitié de mes vieux ans, « Si je reste... là-bas, de moi parle aux enfants. » Ô moment solennel ! épouvantable drame ! Plongeant avec adresse, il passe sous la lame Pour reparaître au large, et des signes de croix, Des prières, des vœux, le suivent à la fois. Le nageur, par degrés, du vaisseau se rapproche, Et lorsque de tribord à bâbord, sur la roche Il le voit s'incliner, calculant bien le but, Il lance sur le pont le câble de salut. Vingt hommes, à la fois, l'ont saisi. L'équipage, Par rang d'ancienneté, règle le sauvetage. Suspendus par les mains sur l'affreux élément, Les mousses, les premiers, s'avancent lentement, Et le reste les suit, tel qu'une longue chaîne, Ou ramassé, parfois, comme une grappe humaine. Enfin, l'un après l'autre, en un suprême effort, Sur le galet s'élance, y tombe à demi mort. Le dernier à son bord, où le devoir l'enchaîne, Calme, imposant, on voit le brave capitaine, Tout près de l'artimon, comme aux jours de combat ; De sa plus forte étreinte il entoure le mât ; Puis, lorsque vient l'instant, sous le flot qui l'assiège, Où son pauvre vaisseau se rompt, se désagrège, Il l'enveloppe, alors, de ce regard navrant, De ce regard de mère à son enfant mourant, Se cramponne à son tour à la corde tremblante Et se laisse glisser... On frémit d'épouvante ! Par un grand coup de mer le plat bord arraché Emporte le cordage à son bois attaché ; Le beaupré craque et tombe. Errant à l'aventure, Se pressant, se heurtant, des lambeaux de voilure, Des vergues, des agrès ensemble confondus, Pour cet infortuné sont un danger de plus. Le vieillard qu'une lame a lancé sur la grève Entend un cri d'horreur... regarde... se relève... : — « Il en reste encor un ? Eh bien ! j'y vais. » — Hélas ! Épuisé, haletant, il tombe au premier pas. Alors : — « À toi, mon fils, à toi ! que Dieu te garde ! « Va, va, fais de ton mieux ! ton père te regarde ! » Et le fils a déjà dépassé le remous ; Sur un tronçon de mât on le voit, à genoux, Reprendre haleine, enfin, d'un bond, vers la victime, S'élancer, la saisir, la tirer de l'abîme ; Et quand il touche au bord, le père, triomphant, Se jette, tout en pleurs, au cou de son enfant. . . . . . . . . . . . Aujourd'hui, quand ils vont à la ville prochaine, Jamais ils n'oublieraient, sur leur veste de laine, D'attacher, tous les deux, le prix de leur valeur ; Et, d'aussi loin qu'il voit l'étoile de l'honneur, Le soldat se redresse et se met au port d'arme ; Eux, alors, sur leur manche essuyant une larme, Répondent au salut... poursuivent leur chemin... Et, tout fiers l'un de l'autre, ils se serrent la main.

Notes

Recueil: Glanes poétiques. Note: Poème ayant obtenu la médaille d'or au concours ouvert par la Société nationale d'Encouragement au bien. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431958d/f193.item

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