«
Le prêtre avait posé sur la table rustique,
Ornée à cet effet, le sacré viatique,
Et s'approchant du lit hermétiquement clos,
Sa main tremblante en ouvre à demi les rideaux :
— « Soyez forte, dit-il, à cette heure suprême ;
» Dieu ne rappelle à lui que les enfants qu'il aime ;
» Les temps étaient, pour vous, trop rudes, trop affreux,
» Précédez-nous, ma fille, au séjour des heureux. »
Sur son front incliné, sa main, alors, se lève ;
Il va l'absoudre... mais, sortant comme d'un rêve
Et les yeux dilatés par un secret effroi :
— « Arrêtez ! pas encor ! dit-elle, écoutez-moi :
» Celle que vous alliez absoudre en est indigne.
» Quoi! vous ne voyez rien ?... pas un indice... un signe ?
» Je n'inspire donc pas le mépris et l'horreur ?
» Eh bien, mon père, eh bien... j'ai vendu mon honneur. »
Le prêtre, dans ses mains, cache sa tête chauve :
— « Ô mon enfant ! dit-il, le repentir nous sauve :
» Repentez-vous. »
Mais elle :
« À l'heure de la mort,
» Ce que j'ai fait, hélas ! je le ferais encor. »
Tout son être, à ces mots, et s'exalte et s'anime.
Oh ! comment la sauver, la tirer de l'abîme ?
Alors, l'homme de Dieu prend un ton caressant ;
Dans son heureuse enfance il pénètre, il descend
Et cherche à s'étourdir sur ce qu'il vient d'entendre :
Il sait tout... et pourtant il ne veut pas comprendre.
Mais elle, l'attirant faiblement par la main :
« Le temps presse... écoutez... je sens venir ma fin ! »
— « Vous savez, quand la paix, l'an dernier, fut signée
Après ce duel affreux, cette large saignée
Par où s'en est allé le sang de deux pays,
Vous savez qu'il fallut, et Dieu sait à quel prix !
Avec nos durs vainqueurs définir les frontières.
Combien de châteaux-forts qui portaient nos bannières,
Après avoir lutté jusqu'au bout... vainement,
Courbaient leur front altier sous le joug allemand !
Mais sur le sable seul vient mourir la tempête.
Quels hameaux serviraient de digue à la conquête ?
Chacun s'interrogeait, et l'œil morne, navré,
Contemplait, en pleurant, son champ, son bois, son pré.
Mon père allait souvent à la ville prochaine
S'enquérir. — Certain soir, lentement, par la plaine
Je l'en vois revenir. Il menace du poing
Un être fantastique et que je ne vois point.
Je me jette à son cou... dans mes bras je l'enlace...
Pour la première fois à peine s'il m'embrasse.
Des mots entrecoupés passent entre ses dents :
« Ô mes pauvres enfants ! ô mes pauvres enfants ! »
Puis sa main me repousse, il court droit à la ferme
Où, jusqu'au lendemain dans sa chambre il s'enferme.
Au lever du soleil, là-bas, sur le versant
Du coteau qui vers nous, en ondulant, descend,
J'aperçois des soldats travailler sans relâche :
Nos vainqueurs ! — Qui peut donc les river à la tâche ?
J'accours!... Sur le chemin qu'ont suivi leurs canons
S'échelonnent des pieux surmontés de fanons.
D'un côté c'est la Prusse, et de l'autre... la France !
Tout est donc consommé ! L'hydre allemand s'avance
Sans dévier d'un pas, droit comme le boulet,
Coupant en deux tronçons vigne, herbage, chalet,
Dans son flegme, arrogant, brutal, impitoyable,
Méprisant tout conseil, tout avis charitable.
Le soir, l'état-major à la ferme installé
Étudiait un plan sous ses yeux déroulé :
La carte du pays ! — Notre pauvre village,
Ses bois et son ruisseau, ses champs, son marécage,
Tout s'y trouvait ; oui, tout... jusques au grand chemin
Qui me paraissait long comme un doigt de la main.
On m'éloigne d'un mot ; niais, derrière la porte,
L'œil au guet, frissonnante, et plus d'à moitié morte
Je peux voir... et j'entends discuter froidement
La honte de la France et son démembrement.
Prussiens et Français, tour à tour, sur la carte
Promenaient le compas. — Soudain, l'un d'eux s'écarte
Et j'aperçois, grand Dieu ! piqués en double rang,
Notre drapeau sacré... leur drapeau noir et blanc.
Ils marquent, désormais, la fatale frontière.
Un nuage de sang passe sur ma paupière :
Seigneur ! n'auras-tu pas pitié de tes enfants ?
Non. Tout est bien fini !... Nous sommes Allemands !
. . . . . . . . .
Nous sommes Allemands !
Une main tente encore
D'empiéter ; de porter le drapeau tricolore
Un peu vers l'orient. — L'orgueilleux Prussien
L'arrête :
« Non, dit-il, de nous n'attendez rien.
« Tant pis si le chemin coupe en deux le village,
» Chacun prendra sa part. Et n'est-ce pas l'usage ? »
Un jeune colonel, un Français celui-là !
(Je l'aurais embrassé !) tout à coup se leva :
— « Général, un seul mot. Réfléchissez, de grâce;
» Pourquoi traiter plus mal ce pays que l'Alsace ?
» Couper en deux tronçons les plus humbles hameaux ?
» De parents et d'amis en faire des rivaux ?
» Et que n'adoptez-vous pour limite et clôture
» Le ruisseau tout exprès placé par la nature ?
» Les villages crevés déjà par vos boulets
» À l'un de nous, au moins, reviendraient bien complets.
» Quels que soient les détours que son courant décrive,
» Pour borne prenons-en l'un et l'autre une rive. »
Et lui : — « Séparons-nous ; il se fait tard. Demain
» Nous en reparlerons... après mûr examen. »
M'apercevant alors :
« La gentille Allemande!
» Ma foi, ce joyau-là vaut bien qu'on le défende. »
. . . . . . . . . . .
Depuis longtemps déjà dans la ferme tout dort ;
Moi, je ne puis dormir ! — Appuyée au rebord
De ma couche, et le corps agité par la fièvre,
Je sens le même nom qui m'arrive à la lèvre,
Et quel nom !... Allemande ! — En mon sein, peu à peu
Il descend, il pénètre, il allume le feu.
Allemande !!! À ce mot, de ma tempe j'essuie
Une froide sueur perlant comme une pluie.
Enfin, je n'y tiens plus ! Je descends. Dans la cour
Scintille une lumière. En prenant un détour
Je m'approche... Une voix disait :
« Femme, qu'importe
» Ce que nous possédons !... La patrie est bien morte !
» Partons, et dussions-nous mendier notre pain,
» Non, je ne veux pas être un Allemand... demain. »
C'en est trop ! je m'enfuis ! D'une main que rend forte
Mon amour filial, je fais trembler la porte,
De celui qui d'un mot peut changer notre sort ;
Oui, d'un mot nous donner ou la vie ou la mort.
Il n'était pas couché. Sur un rustique siège
Je le vois assoupi :
— « De grâce, m'écriai-je,
» Soyez clément ! Pitié ! Je suis à vos genoux,
» Oh ! ne nous rendez pas Allemands... comme vous ! »
Il s'éveille à ma voix :
« Oui da ? voyons, mon ange,
» Qu'allez-vous me donner, ici-même, en échange
» De ce méchant hameau qui vous tient tant au cœur ?
» Peut-on de vos attraits être l'heureux vainqueur ? »
Et, passant sur ma joue, à deux fois, sa main rude :
« Pour un peintre, vrai Dieu ! le beau sujet d'étude ! »
Je m'aperçois..., trop tard ! que, pour tout vêtement,
Je n'ai que celui seul que l'on porte en dormant.
J'ai beau, de mes deux mains, protéger ma poitrine,
À plonger sur mon sein son œil ardent s'obstine.
Il me saisit !... Ô ciel ! je me sens dans ses bras !
Et lui, pendant qu'en vain je lutte et me débats :
« Les superbes cheveux ! Oh ! quelle blanche épaule!
» Du pudique Joseph ne jouons pas le rôle :
» Bien fou, qui dans vos mains laisserait son manteau.
» Souffrez, la belle enfant, que je goûte au gâteau. »
D'un brusque mouvement, enfin, je me dégage :
« Lâche! » m'écriai-je, et je lui crache au visage.
Il pâlit sous l'affront, puis reprend froidement :
« Si vous n'êtes à moi, j'en fais ici serment,
» Je prends de ce village une part à la France,
» De son sort, dans vos mains, vous tenez la balance :
» De vous seule il dépend de la faire pencher,
» À notre joug, enfin, vous pouvez l'arracher.
» Mais si je perds ici ma première bataille,
» Je saurai mesurer ma vengeance à ma taille ;
» Et quand j'aurai coupé votre village en deux,
» Vous verrez, chaste enfant qui repoussez mes vœux,
» Armés, dès aujourd'hui pour les prochaines guerres,
» Parents contre parents et frères contre frères. »
Il se tait... mais sa main fiévreuse, sur le plan,
Joue avec ses drapeaux. — Parfois, d'un geste lent,
Il les fait avancer... les retire en arrière,
Et son œil me demande où placer la frontière ?
Comme un fantôme, alors, devant moi s'est dressé
Le bon temps d'autrefois, tout mon heureux passé ;
Puis, contraste navrant ! j'ai vu, courbés par l'âge,
Mes parents fugitifs, sans force, sans courage.
Ils pleuraient... j'entendais leurs déchirants adieux
Au foyer habité jadis par leurs aïeux....
Jusqu'à nos morts aimés, en cet instant suprême,
Qui, du fond des tombeaux, me criaient : Anathème !
Ou sauve ton pays... même au prix du martyre ! »
. . . . . . . . . .
« Alors, mon père... alors... dans un fatal délire,
Haletante, épuisée, à bout de force, en pleurs,
Je cède, je me livre... et maintenant... je meurs !
Je meurs ! mais que la mort est douce à qui s'écrie :
« Mon village est français ! je meurs pour la patrie ! »
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Et le prêtre, pleurant, répétait, à genoux :
« Sainte du Paradis, priez, priez pour nous !!! »