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Un cœur d’artiste

Ernest Ameline · 1874 · Post-romantisme · 19e siècle
«
« Peste ! deux pianos ! m'écriai-je en entrant, Et d'Erard ! s'il vous plaît. — Quelle rage te prend De collectionner, en pleine république, Et par le temps qui court, ces boîtes à musique ? Contre un luxe pareil, il serait bon, ma foi, De protester en masse et de rendre une loi. Deux pianos à queue ! » — « Oh! n'en prends pas ombrage. Ce qui t'offusque tant n'est qu'un simple héritage, Pour mieux dire un dépôt dont j'ai le plus grand soin. Tu souris ?... De mon feu chacun prenons un coin, Et je vais, — dusses-tu, mon cher, ne pas y croire, — Tout au long te narrer la douloureuse histoire De ce bel instrument. Ce ne sera pas gai, Mais, je puis t'en répondre, au moins ce sera vrai ; Car j'en suis le héros. Écoute et puis oublie ; Nos jours ne sont déjà que trop mêlés de lie. » § C'était pendant le siège. On avait faim et froid. Chaque soir nous voyait blottis au même endroit, Causant à la lueur d'une seule bougie Du peu que nous savions des maux de la patrie. Puis, quand minuit sonnait, d'un triste brasero, — On avait dix degrés au-dessous de zéro, — Nous approchions nos pieds, nous battions la semelle, Et tout d'un trait, chez nous, volions à tire-d'aile. Un jour, — c'était je crois un dimanche matin, Car l'office sonnait dans un clocher lointain, — Je passe à mon café plus tôt que d'habitude, Et je m'y trouve seul. — Sous forme de prélude, Autour de moi s'agite un lugubre garçon Fredonnant, sans mesure, une morne chanson ; Puis, soudain, de la main il se frappe la tête, Fait volte-face, accourt, et devant moi s'arrête : « Monsieur, voulez-vous faire une bonne action ? » Dit-il. — « Qu'attendez-vous ? ma bénédiction ? Je n'ai qu'elle à donner par ce temps de détresse, Et si vous la voulez ? — Non. Prenez cette adresse. Moi, j'ai fait l'impossible et je ne puis plus rien ; Mais vous, monsieur, mais vous, si vous le voulez bien... Demeurez un instant... vous les verrez peut-être... Oui, les voici là-bas... tout contre la fenêtre. » — Mes yeux suivent son doigt, et j'aperçois, alors, Le front contre la vitre et grelottant, dehors, Deux femmes ! J'entrevois plutôt leur silhouette : D'un chapeau démodé l'ébouriffante aigrette, Une robe de moire usée en maints endroits, Restes infortunés des splendeurs d'autrefois ; Car m'étant avancé, tout à coup, sous le givre Elles ont disparu. Je veux, je vais les suivre : « Restez, » dit le garçon, « attendez à demain. » Et puis il a repris son éternel refrain. Encore tout honteux de ma sotte faiblesse, Entre mes doigts crispés je retournais l'adresse : « Puisque monsieur sait où les oiseaux vont percher, Que sert, ajoute-t-il, de les effaroucher ? » Il avait du bon sens ce brave domestique, Et son raisonnement me parut sans réplique. Sur la même banquette, alors, tout près de moi, Il s'insinue et vient apaiser mon émoi. Personne autour de nous ne guette, ne surveille, Nous sommes seuls, enfin ! — Tout contre mon oreille Il se penche et me dit : « Je fus pendant cinq ans À leur service, mais voilà de ça longtemps. Le mari détestait la maison, la famille, Passait cinq nuits sur six chez une ignoble fille, Et sa femme attendait... attendait jusqu'au jour, En couvrant de baisers son enfant... son retour. Elle avait le cœur noble et l'âme bien douée, Mais on se lasse enfin d'être ainsi bafouée. Un jour arriva donc, où, sans bruit, sans éclat, Sans mettre en évidence un facond avocat, Mais d'un commun accord, et comme à bout de force, Ils laissèrent tomber ce grand mot : Le divorce ! Ce que devint Monsieur ? on peut le deviner. Quant à Madame... belle à vous faire damner, Sur ses pas se trouva plus d'une providence, Des amis, soi-disant farcis de bienveillance, Dont les projets longtemps ne se pouvaient cacher, Et trouvant l'épi mûr qui voulaient le faucher. Puis plus tard, de ses gens elle fit maison nette, Et je perdis le cours de l'errante planète. Jamais, pendant dix ans, je ne la rencontrai, Malgré, pour la revoir, tout ce que je tentai ; Quand un soir de printemps, en brillant équipage, Allongée à côté d'un grave personnage, Je la vis qui passait. Elle me reconnut Et me fit de la tête un très léger salut. C'était la même femme !... adorable !... angélique !... Elle reconnaissait son ancien domestique ! Oh ! croyez-moi, monsieur, pour ce salut j'aurais... Mais pourquoi m'attendrir ? Vite arrivons aux faits. Je la revis encor dans un coupé modeste, En fiacre... même à pied... Vous devinez le reste. Puis arriva la guerre... elle ne passa plus. Je la croyais bien loin, quand, un jour, j'aperçus Contre la devanture une femme au teint pâle, S'appuyant au chambranle. Un reste de vieux châle À la frange élimée à peine la couvrait. Elle paraissait jeune, et mon œil indiscret D'un profil beau jadis recomposait la ligne, Quand du doigt, tout à coup, elle me fait un signe. J'approche... C'était elle ! À son aspect flétri, À sa taille courbée, à son buste amaigri, J'aurais encor douté, si sa voix, son sourire, Sur moi n'avaient soudain repris tout leur empire : « Ciel ! vous ici ! madame ; en cet horrible état ! — Écoutez-moi, dit-elle, et surtout point d'éclat. Vous savez si je fus une bonne maîtresse ? Eh bien ! vous seul pouvez soulager ma détresse, Étendre sur ma fille et sur moi votre main, Sur ma fille surtout... qui peut mourir demain. Oh ! je fus bien aveugle en ne voulant pas croire Que nous n'aurions jamais un retour de victoire, En rejetant bien loin un investissement, Le siège, la famine et l'affreux dénuement ; Et me voilà réduite aux dernières ressources ! De mes amis, déjà, se referment les bourses ; Peu à peu j'ai vendu ce que je possédais... Tout ! sauf mon piano. De lui seul, désormais, Cet ancien compagnon, dépend notre existence ; Dans le naufrage il est ma suprême espérance. Hier, chez un prêteur, j'allais pour l'engager, — Il ne nous restait rien, il fallait bien manger ! — Quand votre souvenir m'a rendu le courage. Vous m'êtes apparu comme, pendant l'orage, Ce refuge pieux si longtemps attendu Qui s'offre tout à coup au voyageur perdu. » De sa voix j'écoutais la note caressante, Et je la revoyais de grâce éblouissante, Belle de sa beauté, sans diamants ni fleurs, De ses salons dorés faire encor les honneurs : « Je vous suis dévoué, dis-je, que faut-il faire ? — Nous retirer du gouffre où plonge la misère. Un service étranger me serait un affront, Mais jamais devant vous ne rougira mon front. » Elle me dit alors — du moins je crus comprendre — Que je devais sur l'heure, à n'importe qui, vendre Son magnifique Érard... n'être point exigeant, Pourvu qu'à l'instant même on en reçût l'argent. « C'est ici, reprit-elle, un rendez-vous d'artistes, On les y voit traîner des heures mornes, tristes ; J'en appelle à leur cœur. Qu'ils connaissent mon sort, Et qu'il y va pour nous de la vie ou la mort ; Sans peine ils trouveront, ne fût-ce qu'une élève ! À mes jours désolés qui mettra quelque trêve. Je n'espère qu'en vous... Au revoir ! à demain! » Et comme à son égal elle me tend la main. Moi j'espérais aussi... Je l'avais rassurée... L'illusion, hélas ! fut de courte durée. Le soir, quand j'en parlai : « Ce fameux instrument ? Eh bien ! montrez-le-nous, » me dit-on méchamment. Je ne répondis rien... et je donnai l'adresse. Elle en avait biffé son titre de comtesse, Mais beaucoup, cependant, reconnurent son nom. On promit... De serments je fis ample moisson ; Et ce fut tout, hélas ! — On avait tant à faire Que, les talons tournés, on n'y pensa plus guère. — Voilà de ça huit jours, et huit fois qu'à ce seuil Je la vois revenir. D'un rapide coup d'œil Elle lit sur mon front ce qu'il lui reste à vivre, Et s'en va trébuchant sans que j'ose la suivre. À grand' peine ai-je pu, par deux fois, en secret, Lui glisser de l'argent... mais à titre de prêt. Aujourd'hui que la corde est pour moi trop tendue, Oh ! pourquoi de nouveau s'offre-t-elle à ma vue, Sur sa fille appuyée, et formant toutes deux Un groupe de misère horrible, douloureux ? J'en savais trop. D'un geste, aussitôt, je l'arrête Et m'élance dehors sans détourner la tête. J'arrive : « Madame X...? demandai-je au portier. — C'est ici ; dans la cour; en haut de l'escalier ; Tout au fond du couloir ; le nom est sur la porte. » Je frappe... On vient m'ouvrir. Une odeur âcre et forte À la gorge me prend : cette malsaine odeur Dont s'imprègne en tout temps le vice ou le malheur. J'entre... je comprends tout ! Sur les murs de la pièce, Des indigents honteux suinte la détresse. Dans un coin, sur un lit tout défait, encor chaud, Des vêtements épars, et plus loin un réchaud Où pétillent encor quelques morceaux de braise, Débris infortunés d'une dernière chaise. Sur ses talons assise, au foyer presque éteint, — Oh ! j'aurai sous les yeux ce tableau toujours peint ! — Se penchait à demi, dans un châle enroulée, Les bras et le cou nus, la tête échevelée, Vrai type de pauvresse, une enfant de seize ans, Qui présentait au feu ses membres grelottants. — C'était, qu'on s'en souvienne, en plein mois de décembre ! — Transi, j'étais entré dans la sordide chambre, Mais, quand sur moi l'enfant eut levé ses grands yeux, Et que, pour s'échapper, secouant ses cheveux, Ils tombèrent en touffe autour de ses épaules, Tels que dans un ruisseau le branchage des saules, Je sentis tout à coup une étrange chaleur Dans mes veines courir et m'embraser le cœur. Il fallait bien, pourtant, expliquer ma présence : « Madame, demandai-je après un long silence, Vous avez, ai-je appris, à vendre un piano ? — Le voici. Vous pouvez l'essayer. — Diavolo ! Le superbe instrument! quelles basses splendides! » — Et mes doigts voltigeaient sur le clavier, rapides.— « Magnifique ! divin ! parfait ! » disais-je encor En le faisant vibrer sous un brillant accord. Puis, sur un coffre assis (nous n'avions plus de sièges !) Et coupant l'entretien par de fréquents arpèges : Vous en voulez combien ? là, raisonnablement ? — Ce qu'on m'en offrira dans un pareil moment. — Mais ce n'est pas ainsi que vous devez l'entendre. Pour en toucher l'argent, comme il faudrait attendre, Que votre but, dès lors, ne serait pas rempli, Il faut, — puissé-je voir mon conseil accueilli ! — Il faut, dès aujourd'hui, le mettre en loterie. — Par ces temps désastreux ? quelle plaisanterie ! — Je me charge de tout ; et, d'abord, je m'inscris En tête de la liste et voilà mon louis. Des billets à cinq francs ! qui n'oserait en prendre Mériterait, ma foi, la corde pour le pendre ! — Mais le tirage ? — C'est une autre question, Et je puis bien, pour vous, m'en porter caution. Le cercle où l'ennemi nous tient et nous enferme Un jour s'élargira. La guerre aura son terme ; Et lorsque renaîtra pour nous un temps meilleur, Du tournoi nous pourrons proclamer le vainqueur. » Puis, j'ignore comment une chanson bachique M'arrivant sous les doigts a clos la polémique. « Ma foi, c'est par trop fort ! vous jouez mon morceau ? » Dit une voix sortant de dessous un rideau ; Et, dans l'écartement d'une épaisse tenture, Se montre, à l'improviste, une blonde figure ; Puis une chaste main ramenant jusqu'au cou De nombreux plis flottants. C'était à rendre fou ! L'enfant, lorsque j'entrai, qui s'était envolée, N'osant pas revenir sans être rhabillée, Formait ainsi tableau dans un encadrement Qui mettait en relief son visage charmant. Ô ciel ! qu'il s'en faut peu, dans un transport de fièvre, Que sur ce front si pur je ne pose ma lèvre ! « Oui, je le reconnais ce fantasque morceau, Reprend-elle, et sur lui je vais crier : haro ! Car, par le temps qui court, n'est-il pas dérisoire De la jouer ici, cette chanson à boire ! Mais quoi ?... vous vous moquez ? ce regard protecteur... Je devine, grand Dieu ! vous en êtes l'auteur ! » Et tandis que sa voix se confond en excuse, Moi, de son embarras, je ris et je m'amuse. § Dans mes nombreux amis, tous des cœurs excellents, Le soir même, au café, je recueillais cent francs. Sans dire un traître mot de cette loterie Qui n'était de ma part qu'une supercherie, Pour forcer la fierté, le ridicule orgueil À faire à mon aumône un bienveillant accueil ; J'avais tout simplement exposé ma requête : Et malgré que les cœurs ne fussent guère en fête, — Nous venions de subir l'échec de Champigny, L'avenir pour nous tous était bien rembruni ! — On avait fait le whist pour mes deux protégées. Tout fier de ma recette et les poches chargées De pièces, de billon, dès le petit matin Chez elles j'accourais ; j'étalais mon butin À leurs yeux éblouis, avec la longue liste Où rentiers, commerçants, jusqu'au méchant artiste, — Tous noms de contrebande, — avaient leur numéro Inscrit bien en regard sur un grand folio. L'arbre tout desséché qui retrouve sa sève, Au zéphyr printanier la fleur qui se relève, Peindraient mal le tableau que j'avais sous les yeux. Les jours de désespoir changés en jours heureux, Rien ne les décrirait, ni geste, ni parole : La mère sanglotait et l'enfant était folle, Si folle... qu'oubliant qui j'étais, tout à coup, De ses deux bras charmants elle entoure mon cou. Pour sortir d'embarras : « Jouez-moi quelque chose, » Dis-je. — « Je le voudrais, mais devant vous je n'ose ; Un véritable artiste ! un grand compositeur ! Voyez plutôt ; mes mains déjà tremblent de peur. — Qu'importe ! jouez-moi cette chanson bachique : Ce contre-sens horrible en pleine république, Comme vous la nommez, puisque d'ici longtemps Vous pouvez défier les orages, les vents. » . . . . . . . . . . Elle avait du talent : non ce talent qu'on prône Par manière d'acquit, comme on fait une aumône, Mais un talent réel, profond et sérieux ; Pourtant quelques défauts. En mots affectueux Je les lui signalais, quand sur moi sa paupière Se leva tout humide. Était-ce une prière ?... Elle me prit la main dans ses mains, vivement, Et sans dire un seul mot la serra longuement. « Puisque si jeune en vous l'artiste se révèle, Et que jaillit déjà la sublime étincelle, — Repris-je, — mes loisirs, je peux, le voulez-vous ? À polir votre jeu vous les consacrer tous. Oh ! si par ce moyen s'abrégeaient les journées, D'un rayon s'éclairaient nos sombres destinées ! Ne me refusez pas. Mon titre d'étranger M'interdit, hors des murs, d'affronter le danger ; Mais, Français par le cœur, consacré par la France, Je veux avoir aussi ma part de sa souffrance, Et je cours, dès l'aurore, au chevet du blessé. C'est là que mon devoir jusqu'au soir m'est tracé ! Bientôt le jour s'enfuit, et, quand l'ombre, s'allonge, Dans de tristes pensers mon pauvre cœur se plonge. Du siège j'entrevois l'inévitable fin : Les Allemands vainqueurs... Paris mourant de faim... Le couteau sur la gorge, une France asservie À plier les genoux, à demander la vie... Oh ! c'est un affreux rêve ! et si je peux ici Le bannir un moment, je vous dirai : merci ! » Eût-on pu résister à ma franche éloquence ? Je n'étais, après tout, d'aucune conséquence : Un professeur !... De plus, les cheveux grisonnants Sont un porte-respect pour qui n'a que seize ans. Aussi, toute troublée et ne sachant que dire, Signa-t-elle le pacte avec un beau sourire. Dès lors, je sens en moi combattre, tour à tour, La tendresse d'un père et les feux de l'amour. Quand j'apporte, le soir, le produit de ma quête, Que sur ma longue liste elle incline la tête Et déchiffre le nom de chaque bienfaiteur, Mon front doit resplendir d'une sainte lueur. Mais quand nous parcourons tous deux les symphonies, Enfantements divins des plus vastes génies, Si nos rapides doigts s'effleurent en chemin Et que ma main, parfois, se croise avec sa main, Mon âme alors déborde et d'extase et d'ivresse, Il me vient, malgré l'âge, un regain de jeunesse... Puis je songe, courbé sous son chaste regard, Qu'elle n'est qu'une enfant... quand je suis un vieillard. § De mes amis, bientôt, la bourse fut vidée. Alors, il me poussa la plus superbe idée ! Ces femmes?... Oh ! je veux de leur taudis affreux Les enlever... chez moi les prendre toutes deux. Bien que le temps ne fût guère à la médisance, Quand je leur en parlai ce fut presque une offense. J'attendis... Le hasard devait mieux me servir. Un matin, — je ne peux y songer sans frémir, Et me rappelle encor l'heure, le jour, la date, — Sur Paris endormi soudain la foudre éclate. D'un siège sans pareil pour activer la fin, La Prusse bombardait le faubourg Saint-Germain. Ses boulets, jusqu'alors, effleuraient nos murailles ; Ils n'osaient à la ville arracher les entrailles, Quand, pour fêter Noël, un ordre souverain, Triste bouquet, hélas ! changea notre destin. Depuis le Panthéon jusques à Notre-Dame, L'obus porte partout et la mort et la flamme ; Il siffle dans la rue et frappe sur leurs bancs, Près de leur professeur, de tout jeunes enfants. C'en est fait ! Nous entrons dans la phase du siège Qu'on flétrira toujours du nom de sacrilège, Où l'ennemi jurant de nous anéantir Crève tous ses canons pour allonger son tir. Mon cœur était en proie à des craintes mortelles, Quand, soudain, à ma porte on frappe... ce sont elles ! Un obus a percé le toit de leur maison ; D'une chambre voisine abattu la cloison ; Et, ne sachant où fuir, à travers mille rues, Jusques à mon logis elles sont accourues. Deux femmes implorant aide et protection... Diable ! me diras-tu, la belle occasion De passer un caprice ou quelque fantaisie ! Eût-on trouvé jamais une heure mieux choisie ?... Eh bien, quand je les vis entrer, leur seul aspect Me fit courber le front dans un muet respect. Le cadre était nouveau. Comme dans un mirage, La belle enfant, pour moi, prenait une autre image, Et, refoulant bien loin mes désirs criminels, Je me sentais au cœur des élans paternels. Oh ! qui pourrait jamais te faire résistance, Attrayante jeunesse, invincible puissance ? Tu parais?... tout s'anime à ton brillant soleil ! Devant toi plus de nuit... le grand jour !... le réveil ! Aussi, dès qu'à pas lents les pauvres fugitives Ont dépassé mon seuil, hésitantes, craintives, Tout à coup il se fait comme un rayonnement Venant je ne sais d'où, dans mon appartement ; Et quand je leur ai dit : « Ce logis est le vôtre, Vous me feriez, injure en en cherchant un autre ; » Un coin de mon salon avec art ménagé, En chambre, par leurs mains, est soudain arrangé. Je mets, pour l'embellir, la maison au pillage, Fais des meubles que j'ai le scrupuleux partage, Et, de leur luxe ancien connaissant les secrets, Combats à chaque instant leurs refus trop discrets. . . . . . . . . . . Tu souris ?... Oh ! je sais qu'à tes yeux l'apparence De ce séjour commun doit ternir l'innocence ; Tu ne croiras jamais que l'on ait pu marcher Près d'elles, deux longs mois, sans jamais trébucher ; Et qu'on ait respiré le même air que ces femmes Sans un élan d'amour, sans un échange d'âmes ; Et sans que les grands mots : aide, protection, D'un manteau n'aient couvert ma folle passion ?... Eh bien, prends ces feuillets où, selon ma coutume, J'ai jeté, jour par jour, au courant de la plume, Comme un père qui doit les léguer à son fils, Les lambeaux dispersés de tout ce que je fis. Le récit y perdrait en passant par ma bouche, Tel qu'un fruit qui se fane aussitôt qu'on le touche ; Lis et vois si mes soins furent ceux d'un amant, Ou d'un père anxieux tremblant pour son enfant. — § Ces pages, les voici : J'en passe quelques-unes, Qui, d'un long siège, hélas ! peignant les infortunes, Remettaient sous nos yeux ces bizarres débris De chiens et de chevaux, de légumes pourris, Et ces brouets sans nom, chefs-d’œuvre de cuisine, Qu'on avalait malgré leur répugnante mine ; Et dans la nuit plongés nos vastes boulevards, Et le canon tonnant au loin sur les remparts ; Pour courir tout d'un trait à des feuilles sans date, Indice trop certain d'une main qui se hâte, Où d'illisibles mots l'un sur l'autre entassés, De courts alinéas fiévreusement tracés, Des lacunes, des points et des tronçons de phrases D'une sombre douleur marquant toutes les phases, Me tombent sur le cœur tels qu'un funèbre glas, Et l'adieu d'un mourant aux choses d'ici-bas. — Je me sens revêtu d'un sacré ministère. Hier, en me quittant, l'enfant, comme à son père, Sans trouble, m'a tendu son front plein de candeur Où j'ai mis un baiser... où j'ai mis tout mon cœur ; Et sa mère, à son tour, avec un bon sourire, Doux reflet du bonheur que son âme respire, De moi s'est approchée, et, me serrant la main, M'a dit furtivement : « Nous causerons demain. » . . . . . . . . . . . Demain, c'est aujourd'hui ! — J'ai prolongé ma veille, Demandant à la nuit qui souvent nous conseille, Si loin qu'il se trouvât de m'indiquer un port... Mais j'ai senti sur moi comme un souffle de mort. Est-il pour l'avenir un malheureux présage ? Mon Dieu, jusqu'à la fin donnez-moi du courage, Bénissez mon appui, mon hospitalité, Tout ce que mon cœur seul en ce jour m'a dicté ! — Le canon, tout à coup, a frappé mon oreille... C'est le jour ! — Près de moi tout s'anime, s'éveille. À travers la cloison j'entends un pas discret Avec précaution glisser sur le parquet ;... Des mots entrecoupés qu'on échange à voix basse ;... Puis, soudain, dans ma porte un frais minois s'enchâsse ; Et, — chez l'enfant déjà souffle de chasteté, — Son regard m'interroge avec timidité. Sur un signe elle accourt ; elle me tend sa joue ; À mon cou, comme hier, un de ses bras se noue, Et je pose à son front un baiser paternel... Un baiser qui me donne un avant-goût du ciel. Ô charmante candeur ! adorable ignorance ! Oserait-on jamais flétrir tant d'innocence ! Sa mère la suivait. — Tout ce qu'elle m'a dit En mots entrecoupés, dans un fiévreux débit, Ses fantasques projets qui tenaient du délire, Et ses yeux dans les miens qui semblaient vouloir lire, Comment les oublier ? — Son plan avait été, Dans un stupide orgueil, follement arrêté : Je devais, les laissant aux étreintes cruelles De la faim et du froid, vivre séparé d'elles ; Ma maison n'était plus qu'un abri passager Où je pourrais encor de loin les protéger; On biffait d'un seul trait l'existence commune ; J'étais mis en dehors de leur triste fortune. — Entre nous, aussitôt, un généreux combat S'est livré ; mais, d'un mot, j'ai mis fin au débat, En exigeant chez moi complète obéissance Et qu'on s'en rapportât à ma sage prudence. Où serait le mérite, où donc le dévouement, Si, le jour trop prochain de l'affreux dénuement, On les comptait parmi ces saintes héroïnes Qui, dès l'aube, assiégeant la porte des cantines, Tendent, ainsi qu'un pauvre, une tremblante main Vers ce mélange impur que l'on nomme : du pain ! . . . . . . . . . . Aurais-je été cruel, que, soudain, un nuage Dans ses yeux a passé, précurseur de l'orage ? Par mégarde ai-je dit quelque mot outrageant Qu'elle apporte aussitôt tout ce qu’elle a d'argent ? Non. — Sa voix me rassure. « Acceptez sans ombrage, — Dit-elle, — cet argent, c'est celui du ménage. Vous nous avez donné votre entière amitié, Que pour le reste au moins, nous soyons de moitié. » 1er janvier 1871. Minuit ! premier janvier ! aurore d'une année Qui, pour nous, au malheur d'avance est condamnée ! Le matin on s'aborde, et, sans se dire un mot, On se serre la main, on étouffe un sanglot. Que de portes, hélas ! jadis accoutumées À s'ouvrir en ce jour, vont demeurer fermées ! J'ai couru... j'ai frappé chez de bons vieux amis... Et dans la mort, déjà, trois s'étaient endormis ! . . . . . . . . . . . Donnons ma faible aumône à l'indigente assise, De froid toute marbrée, au porche de l'église. Elle m'a dit parmi ses trop nombreux souhaits : « Que le bon Dieu vous garde et vous donne la paix ! » La paix ? mot singulier ! horrible dissonance ! Que ne l'ai-je, ô mon Dieu ! ce serait pour la France ! Je rencontre en montant chez moi, dans l'escalier, Marthe, mon cordon bleu, sur le dernier palier. Son geste embarrassé, sa grotesque figure, Ses mots incohérents qui ne sont qu'un murmure, Me font tout à la fois craindre, espérer, frémir ; Je n'ose, heur ou malheur, ici l'approfondir. Quand j'entre, le couvert est mis, la nappe blanche. — Outre le Jour de l'An, c'était aussi dimanche. — Tout autour de la table, aux feux de mes flambeaux, Scintillent mes couverts et mes luisants cristaux : Souvenirs bien lointains de ces jours d'allégresse Où je jetais au vent ma modique richesse. Mais quoi ! sur notre assiette, à chacun, du pain blanc !... Je n'ose y croire encor... je le prends en tremblant, L'approche de mes yeux, le flaire, le retourne... Et pour cacher mes pleurs, à l'écart me détourne. Bonne Marthe ! pour nous, oh ! qu'il a de saveur Ce pain qu'elle nous offre avec un si grand cœur, Sans même en conserver la plus mince parcelle ! Je veux, mais c'est en vain, partager avec elle : « Non ; je suis faite à l'autre, et, tenez, sans détours, Je m'en contenterais le reste de mes jours. » . . . . . . . . . . J'ai su la vérité. — C'est après mille peines, Qu'au boulanger, tantôt, réclamant ses étrennes, Marthe a pu, de la sorte, échanger tout l'argent Qu'aux bonnes du quartier il donne au nouvel an. Ce n'est pas tout encor. — L'incomparable fille, Malgré ses soixante ans, autour de nous frétille, Va, vient de la cuisine à la salle à manger, Evite mon regard qui veut l'interroger ; Puis, à l'heure marquée, ainsi qu'une relique, Nous apporte avec pompe un poulet rachitique. Je me lève de table, alors, tout transporté, Et bien que Marthe, en don, n'ait pas eu la beauté, Je l'ai, malgré ses cris, entre mes bras pressée, Et, comme eût fait un fils, par trois fois embrassée. Je vois ma protégée attiser le foyer, Sa mère à tout moment ranger et nettoyer : De Marthe l'une et l'autre ont partagé l'ouvrage. Un trio féminin pour mon pauvre ménage, Lorsque ma vieille bonne à toute la maison Suffisait... Oh ! voilà qui passe ma raison ! Avec leur dévouement que le mien rivalise ! Ménageons-leur aussi la plus douce surprise ! Retrouvons leur mansarde ; à n'importe quel prix, Du peu qu'elles avaient recueillons les débris ! Pour gagner, sans péril, leur ancienne demeure, Au milieu de la nuit j'ai profité d'une heure Que j'ai bien remarquée, où le bombardement Paraît à bout d'haleine et meurt d'épuisement. Replié sur moi-même et rasant les murailles, J'arrive, en trébuchant, à ces larges écailles Que soulève l'obus tombant sur le trottoir. Hélas ! je croyais bien ne jamais la revoir Cette chambre où le temps s'écoulait si rapide ! Quand j'y jette aujourd'hui leurs deux noms dans le vide Et que rien n'y répond... une froide sueur Monte à mon front soudain... Ce néant me fait peur. Tout d'un « sauve-qui-peut » a conservé la trace : Je cours au piano qui, seul, garde sa place, Et j'y vois, grande ouverte, une partition : Faust ! dont elle eut toujours la folle passion. Le métronome est là, près du pupitre oblique Que fait craquer encore un gros tas de musique. Dans les tiroirs ouverts, du linge, des habits, Qu'elles auraient pu prendre... et qu'elles n'ont pas pris. Je les ai réunis ; puis, de la cheminée Décrochant une tête avec art dessinée, Aux longs cheveux bouclés, une tête d'enfant, Je la mets sur mon cœur et m'enfuis triomphant. . . . . . . . . . Ce suave portrait, sa ravissante image, Elle me l'a donné : « De nos longs jours d'orage, Oh ! que pour vous, dit-elle, il soit un souvenir !... Moi, pour vous oublier, il me faudrait mourir ! » Sur un point qu'avec soin jusqu'alors elle élude, Elle voudrait pourtant sortir d'inquiétude. Le moment est propice, et la mutine enfant, D'un ton demi-railleur, tantôt, m'apostrophant : « Mais, si mon piano reçoit quelque avarie, Que ferons-nous,, monsieur, de notre loterie ? Intrigants ! dira-t-on. Là, vous auriez bien dû Le traîner jusqu'ici comme vous auriez pu. » . . . . . . . . . Poursuivons jusqu'au bout ma trop folle entreprise ; Et fasse que le ciel demain me favorise ! Son désir a trouvé dans mon cœur un écho ; Je vais braver la mort pour elle de nouveau. . . . . . . . . . . Le voilà près du mur là-bas qui se prélasse ! Oui ! c'était sur ma foi sa véritable place : Même bois, même forme, et même ampleur de son, Et tous les deux enfants de la même maison ! — Complice, dirait-on, de cette noble tâche, Le canon, comme hier, semblait faire relâche. Tout s'est vite accompli. — Six hommes vigoureux, Munis d'un long brancard se relayaient entre eux ; Moi-même, je leur ai parfois prêté main-forte, Et quand minuit sonnait je frappais à ma porte. . . . . . . . . . Redoublez, ô destin ! vos plus terribles coups, S'ils m'apportent encor des instants aussi doux ! Dans son premier sommeil en sursaut réveillée, L'enfant dans mes bras tombe... Au hasard habillée !... Je la tiens sur mon cœur... je sens battre son sein. Inutiles efforts quand je veux mettre un frein À ses transports subits de délire, de fièvre. Ses baisers de mon front descendent à ma lèvre ; Sa mère est à mes pieds et répète à genoux : — « Que n'avez-vous vingt ans ! elle serait à vous. » . . . . . . . . . . § Le récit, désormais, dans des pages sans suite, Tel qu'un torrent fougueux, court et se précipite. Point de phrases !... des mots ! de ces mots où l'on sent D'un cœur au désespoir le véritable accent. Parfois un de ces cris tranchant comme une lame : « Demain, grande bataille ! épilogue du drame ! » Plus loin, bordé de noir, un débris de journal Et ce titre navrant : i Montretout ! Buzenval ! » Puis le style, on dirait, cherche à reprendre vie : « Hélas ! tout est fini ! Vidons jusqu'à la lie La coupe du malheur ! — Sous un dernier effort Paris a succombé ! — C'est son arrêt de mort ; Et cadavre livide étendu sur la claie, Il présente au vainqueur son incurable plaie. » — La bataille a versé par larges tombereaux Des milliers de blessés dans tous les hôpitaux. Ils regorgent... sur nous se déverse leur reste Souvent tout infecté de typhus et de peste. — Dans mon œuvre pieuse elles voudraient m'aider… Que dois-je faire, ô ciel ! pour les dissuader De courir avec moi, dès l'aube, à l'ambulance, Prêter à nos soldats leur sublime assistance ? 28 janvier. Du sanglant Golgotha dernière station ! Cri d'un peuple aux abois... Capitulation ! — Dans le monde entier court la fatale nouvelle. L'Angleterre nous tend sa féconde mamelle. Le peuple qui d'un mot eût changé notre sort, Mais qui se détourna sans oser un effort, Lorsque nous l'avons fait à force de batailles, D'un reste de pitié sent frémir ses entrailles ; Et, quand tout est perdu, se réveillant enfin, Nous fait la charité d'une part de son pain ! La Prusse autour de nous a détendu sa chaîne ; Étouffés à demi, nous reprenons haleine ; Paris s'ouvre aussitôt, et, Lazare nouveau, Dépouille son suaire et sort de son tombeau. Paris, cinq mois entiers, séparé de la France, Qui sut tout endurer, sans peur, sans défaillance ; Paris respire enfin l'air de la liberté ; On acclame partout l'héroïque cité ! Quand seule l'amitié l'un à l'autre nous, lie, Non, je ne saurais être arbitre de sa vie. Il faut nous séparer... je le sais... je le sens ; Car au fond de mon cœur si parfois je descends, L'enfant qu'hier j'aimais comme un père, se change En démon tentateur avec les traits d'un ange. 1er mars. Je viens de le surprendre en passant par hasard Près d'elles, ce grand mot redouté : Le départ ! En quête à chaque instant de lettres, de nouvelles Qui leur soient un signal, ainsi qu'aux hirondelles La feuille qui jaunit et les premiers frimas, Pour s'envoler au loin sous de plus chauds climats ; Elles n'ont plus pour moi leur captivant sourire ; Et ce regard si franc où la bonté respire, Qui sur le mien aimait sans cesse à s'attacher, C'est en vain qu'aujourd'hui je voudrais le chercher ! . . . . . . . . . Hélas ! tout est fini ! — Comme une terre aride, Ma pauvre âme languit ; la maison paraît vide. Sans Marthe, je perdrais un reste de raison. Mais de sa main, souvent, la rude pression M'arrache à ma torpeur, dissipe les pensées Telles qu'un fer aigu dans mon âme enfoncées ; Et par elle j'oublie... et mon œil, un moment, Suit un rayon d'espoir dans le bleu firmament. 31 décembre 1871. Fatal anniversaire! ô triste fin d'année ! Sur quels bords, ô destin ! l'avez-vous entraînée ? § C'était tout. — Du récit soudain interrompu Ne pouvant renouer le fil, hélas ! rompu, J'évoquais, pour combler son immense lacune, Et l'insurrection et l'horrible Commune Nous tenant sous sa serre, et faisant de Paris, Pour couronner son œuvre, un immense débris. Mais l'orage était loin... et la France sauvée ! Qui pouvait retarder leur prochaine arrivée ? Des jours nombreux pourtant s'étaient déjà passés Depuis l'heure où ces mots avaient été tracés. Je m'expliquais, dès lors, l'équivoque langage Tenu par mon ami : C'est un simple héritage, Pour mieux dire un dépôt dont j’ai le plus grand soin. Il attendait toujours… elles n'arrivaient point. — « Eh quoi ! lui dis-je, rien... pas un mot, pas un signe, Ne t'ont mis sur leur trace ? — Oh ! c'est infâme ! indigne ! S'épuiser de la sorte en serments d'amitié, Quand leur cœur n'en pensait pas même la moitié ! » — « Pardon. — C'est là, dit-il, une bien autre histoire Plus étonnante encor, plus difficile à croire. Leur voyage entrepris et, sans but et sans plan, Devait dégénérer en curieux roman. Je recevais d'abord une lettre de Berne, Et quinze jours après on partait pour Lucerne. On traversait la Suisse, on passait le Simplon... Il eût fallu monter, pour les suivre, en ballon ! Le récit détaillé de leur folle équiquée Formerait à lui seul une vaste épopée. Mais bientôt, dans leur style un certain embarras Se glisse... De nouveau je leur ouvre les bras ! Je leur révèle enfin l'insigne fourberie Qui réduit à néant leur grande loterie Dont j'avais jusqu'alors, ménageant leur orgueil, Conservé le secret. — J'attendais qu'un écueil Les brisât à jamais ; qu'en tous sens ballottées, De l'une à l'autre rive épaves rejetées, Il ne leur, restât plus qu'à rebrousser chemin Pour les sauver encore en leur tendant la main... Fol espoir ! À leurs yeux, du blocus et du siège, J'avais, et pour toujours, perdu le privilège. On me refusa net mais en termes charmants : Écho déjà lointain de leurs derniers serments ; Et l'on me confiait qu'un prochain héritage Allait de quelques mois prolonger leur voyage. Triste pressentiment ! tout, jusqu'aux moindres mots, Pour la première fois dans mon cœur sonnait faux. Je sentais sous leur joie et leurs élans d'ivresse Percer sournoisement la profonde détresse, Comme on sent les haillons d'un jongleur de tréteaux Sous l'habit pailleté, les brillants oripeaux. Ma lettre m'avait mis, il faut croire, en disgrâce ; On ne m'écrivit plus... et je perdis leur trace. . . . . . . . . . . Depuis lors, je ne sais si je suis éveillé. Peut-il se faire, ô ciel ! qu'elles m'aient oublié ? Où sont-elles ? je veux, qu'importe la distance ! Leur porter, dès demain, un souffle de la France. Ami, si nous partions tous deux?... » § En ce moment, À la porte une main frappa discrètement : C'était Marthe !... apportant avec un grand mystère À son maître une lettre au timbre d'Angleterre. Avant que de l'ouvrir il la garde longtemps, Indécis, dans ses mains. — Enfin ses doigts tremblants En brisent le cachet... Ce fut comme la chute D'un combattant à bout de force dans la lutte. Son regard devient terne... il répète tout bas Des mots entrecoupés que je ne comprends pas ; Puis je vois sur sa joue une larme descendre ; Lentement, un par un, il jette dans la cendre Papiers, lettres, portrait... enfin tout le passé ! Son regard sur la flamme obstinément fixé, Se relève pour suivre, à de longs intervalles, Un lambeau qui s'envole en légères spirales. Enfin, à son récit me voyant suspendu, Sans mot dire, il me lance un regard éperdu, Ramasse et me présente, encor tremblant, la lettre... Je l'avais devinée avant de la connaître ! Mais devant ces mots brefs comme un arrêt de mort, Je demeure atterré... mes yeux doutent encor ! . . . . . . . . . . § « Ami, pardonnez-moi. Pour vous je suis perdue ; La misère venait... et... je me suis vendue ! »

Notes

Recueil: Un cœur d’artiste. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5625017t/f9.item

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