«
Six heures. — « Madame est servie !
Dans le lugubre appartement
Tout se réveille, reprend vie,
Tout sort d'un long accablement.
Comme s'il secouait un rêve,
Un homme jeune, aux traits flétris,
D'un fauteuil antique se lève...
Il a déjà les cheveux gris !
Sur son front dénudé, les rides
Ont creusé de profonds vallons,
Sous ses yeux bistrés et livides
Les larmes tracé leurs sillons. —
À ces mots, tout en lui s'éclaire ;
Il s'avance en offrant le bras
Vers un fantôme imaginaire
Qu'il voit... mais que je ne vois pas ;
Par trois fois galamment s'incline,
Lui glisse une phrase bien bas,
Soutient à son bras sa main fine,
Sur le sien mesure son pas.
Et devant le vieux domestique
Adossé contre un des battants,
Passe le couple fantastique
Aussi gai qu'un jour de printemps.
. . . . . . . . . .
Les voilà tous les deux à table...
Savourant, au coin d'un grand feu,
Un repas fin, irréprochable,
Chef-d’œuvre de leur cordon-bleu.
Tandis qu'armé de sa serviette,
Epiant leur moindre désir,
Changeant leur couvert, leur assiette,
En étouffant un long soupir,
Va, vient comme à son ordinaire,
D'un pas que l'âge appesantit,
Le serviteur sexagénaire
Qui jamais ne se démentit.
Le premier service se passe
Grave d'abord, silencieux,
Sur le couvert qui lui fait face
Chacun n'ose lever les yeux.
Mais quand le vin coule à pleins verres,
Lui, d'un seul trait, vide le sien,
Il est au pays des chimères !...
L'autre verre, hélas ! reste plein.
On se rapproche... on se déride...
La glace se fond peu à peu ;
Il se penche... Au grand fauteuil vide
Il semble faire un tendre aveu.
Car dans la simple allégorie,
Parmi les points décolorés
De l'antique tapisserie,
Il revoit des traits adorés !
Lors, des mains du vieux domestique
Qui se tient tout près, l'œil au guet,
Il prend une fleur symbolique...
La fleur que le doux Ange aimait.
Sur la tige, sur la corolle
Du triste « Ne m'oubliez pas »,
Sa lèvre se pose et se colle ;
Puis il dit lentement, bien bas,
Un mot... à lui seul un poème,
Par qui l'homme est vivifié,
Un mot que pour le ciel lui-même
Le Seigneur a sanctifié !
La place où sa charmante tête
Aimait tant à se reposer,
Sa bouche la cherche... s'arrête...
Lui donne un long... bien long baiser ! —
. . . . . . . . . .
Et quand la triste feuille tombe,
Se renouvelle à pareil jour
La pantomime de la tombe...
La pantomime de l'amour !
Notes
Recueil: Rêves du foyer.
Note: Dans le recueil "Glanes poétiques (1890), Ameline ajoutera à ce poème une strophe au début et à la fin (à la place de la dernière) :
C’est l’Automne, la feuille tombe,
Et le pauvre homme, à pareil jour,
Tous les ans, joue avec la tombe,
Le pantomime de l’amour !
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5625017t/f82.item
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