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Les cloches

Ernest Ameline · 1875 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Sonnez, cloches, sonnez vos plus gais carillons. Le ciel est pur, la brise est douce, Les oiseaux courent dans la mousse, Et sur les prés en fleurs passent les papillons. Sonnez, carillonnez ! c'est jour de mariage ; Tout est en liesse au castel, Le vieux prêtre attend à l'autel, Le cortège s'avance en pompeux équipage. Sonnez, sonnez toujours ! Au versant du coteau Contemplez ce riche baptême : Plus fier que sous un diadème Voyez, au premier rang, le seigneur du château ! . . . . . . . . . . Ô désespoir ! Tintez un long glas funéraire ! Plus de fleurs, plus de papillons... C'est l'hiver ! en noirs bataillons Des corbeaux croassant planent sur un suaire. Oh! oui, tintez ! La mort a sur le vieux manoir Posé sa griffe meurtrière, Un ange a quitté notre terre : Un matin le vit naître... il n'était plus le soir! . . . . . . . . . Cloches, réveillez-vous et sonnez la bataille ! Au lugubre appel du tocsin Ruez-vous en terrible essaim, Fils des champs ! que pas un parmi vous ne défaille ! Depuis le petit jour, au loin, le canon tonne : Ce sont les Allemands. — Une forte colonne S'avance par les bois. Il faut, le lendemain, Qu'elle soit sous Paris. — Cet ouragan humain Par le fer et le feu partout s'ouvre un passage, Et débouche au-dessus du malheureux village. Trop prudent pour oser aborder les maisons Qui recèlent, parfois, d'indignes trahisons, Où se livrent, souvent, de ces combats atroces Qui, même des enfants, font des bêtes féroces, Le chef, sur la colline, à l'abri d'un vieux mur, A braqué six canons. — Ses hommes, à coup sûr, Sitôt qu'un combattant apparaît à leur vue, Criblent de leurs obus la montueuse rue. Que peuvent faire, hélas ! contre tant de bourreaux De simples paysans, fussent-ils des héros ? Lutter jusqu'à la mort, et de l'ignominie Sauver au moins leurs noms ! La brave compagnie D'un bond s'élance, alors, en criant : Au clocher ! Et, de la base au faîte, on la voit se jucher. L'un, éraillant la pierre, enfourche une gargouille ; Sur le porche croulant un autre s'agenouille ; Et le reste étage jusques au carillon Dans les rangs ennemis trace un profond sillon. « Eh quoi ? nous, les vainqueurs, nous trouverions nos maîtres ? » — Dit le chef, — « Feu ! brûlez-moi cette boîte à prêtres. » Et, selon sa coutume, il frappe les poltrons Et leur donne du cœur à force de jurons. La première volée éventre la muraille De la tour ; et l'on voit, par la livide entaille. Aux cloches suspendu, sonnant éperdument, Un vieillard !... Tout à coup, un affreux craquement ! La charpente a tremblé sous une autre volée. Aux décharges, la voix des trois cloches mêlée Jette sur le combat de funèbres accords ; Dans les tombeaux voisins ont tressailli les morts. Un dernier boulet crève une ogive gothique, Pénètre dans la tour, et l'appel énergique Martelé par les mains du vieux carillonneur S'éteint... Qui peut, dès lors, rester au champ d'honneur ? Les bois sont désunis ; la vaste cage tremble ; Poutres, cloches, battants enchevêtrés ensemble Tombent... percent la nef et couvrent de débris Des femmes, des enfants qui poussent de grands cris. Courbé devant l'autel, et tout blanchi par l'âge. Un prêtre est aussi là, le curé du village, Il mêle sa prière à la voix du canon Et du Dieu des combats invoque le saint nom. Mais il s'est redressé devant un tel carnage. Poussé par un puissant ressort : « Vos absolvo! dit-il : c'est l'heure de la mort. » Sachez mourir avec courage. » Oh ! ne les plaignez pas vos époux et vos fils. » Car le sang a lavé leurs fautes, » Et Dieu met dans son ciel aux places les plus hautes » Ceux qui tombent pour leur pays. » . . . . . . . . . Le combat, au dehors, et s'épuise et se lasse ; On n'entend plus que coups épars ; Et déjà dans l'église on voit quelques fuyards Se glisser, honteux, tête basse. Le prêtre oublie, alors, sa sainte mission Toute de paix et de concorde ; Ses yeux lancent l'éclair, le mépris en déborde, Et, rugissant tel qu'un lion : « Vous n'avez plus de plomb ?... Et que font sur ces dalles » Les débris de ce carillon ? Pour chasser l'étranger, mes enfants, tout est bon ; » Prenez... et faites-en des balles !

Notes

Recueil: Au bivouac, récits poétiques (1876). Dédicace: A Monsieur Paul Déroulède. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56201270/f18.item

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