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Un gendre au fleuret

Ernest Ameline · 1878 · Parnasse · 19e siècle
«
SCÈNE UNIQUE DELORMEL. Je viens, mon cher ami, te proposer... un gendre. DE VAUBERT, surpris. Un mari pour ma fille !!! DE LORMEL. Eh ! pourquoi t'en défendre ? L'aurais-tu, par hasard, vouée au célibat? DE VAUBERT. Non... mais... DE LORMEL. Elle a seize ans, c'est l'âge où le cœur bat ; Si tu ne veux en faire une religieuse, Qu'elle soit, grâce à moi, parfaitement heureuse : J'ai sous la main… DE VAUBERT. Quoi donc ? DE LORMEL. Un époux idéal, Qui peut se présenter à mon premier signal ; Un époux... DE VAUBERT. Devant qui l'on demeure en extase ! Oh ! nous la connaissons cette éternelle phrase. DE LORMEL. Moqueur ! Tu le verras. À mon sens, il n'est rien D'aussi parfait : d'abord, un superbe maintien ; Œil noir et blanches dents ; puis, il chante à merveille. DE VAUBERT, d'un ton moqueur. C'est un nouveau Duprez ? DE LORMEL. Son nez fin, son oreille... DE VAUBERT. O Ciel ! il n'en a qu'une ? DE LORMEL, impatienté. Eh! non, il en a deux... Tu m'interromps sans cesse. DE VAUBERT. Allons, allons, tant mieux ! Nous les lui couperons. DE LORMEL. Tu plaisantes? DE VAUBERT. Non certes ! Car en escrime on fait de telles découvertes Que, par elle, un parti dont vous vous montrez fou Se change trop souvent en un vrai casse-cou. DE LORMEL. Je comprends. Pour connaître à fond ton futur gendre : « En garde! lui dis-tu, je m'en vais vous pourfendre. » DE VAUBERT. Où pourrait-on trouver meilleur renseignement ? Le fleuret à la main, plus de déguisement ! Et ton bel oiseau bleu, paré de tous les charmes... À propos, mon ami, sait-il faire des armes ? DE LORMEL. Oui, pourquoi ? DE VAUBERT. C'est qu'après dix minutes d'assaut, Je saurai ce qu'il est : garçon d'esprit ou sot, Et si je dois lui dire : — « Entrez dans ma famille ; » Ou : « Désolé, Monsieur, vous n'aurez pas ma fille. » DE LORMEL. Quoi ! si vite ? DE VAUBERT. Oui. L'escrime est un si bon miroir ! Dans ses moindres replis notre âme s'y fait voir. Je dirai plus ! avec une longue habitude, On devine son homme à sa seule attitude ; S'il est franc et loyal, ou de mauvaise foi ; Si « réussir quand même » est sa suprême loi ; S'il est calme, emporté, d'humeur aventureuse ; Bref, s'il peut, mon ami, rendre une femme heureuse. Je laisse de côté tous ces beaux freluquets Chassant au mariage à force de bouquets, Et qui (le Ciel souvent couronne leur audace !) Pénètrent en un mois jusqu'au cœur de la place ; Ces grotesques gandins à la tournure, aux traits Sortis d'un moule unique, et dont un grand laquais Jette en les annonçant le nom… un nom de terre ! (Il est si démodé, le vieux nom de leur père !) Ils entrent dans un bal leur claque sous le bras, En sautillant sous eux et calculant leurs pas, Le cou pris dans leur col comme dans une fraise, Bouclés, sanglés, guindés ; il n'est point de fadaise Qu'ils n'adressent au maître, aux filles de céans, Sans prononcer les r, en roulant des yeux blancs, Et jusques à leur raie au milieu de la tête, Tout en fait des pantins à l'air grotesque ou bête. Non, de ces beaux messieurs, qui n'ont pas en appoint La moindre qualité, je ne parlerai point ; Mais il en est, mon cher, en innombrable bande, Qui, se couvrant le front d'un masque de commande, Ne se montrent à nu comme la Vérité Que l'épée à la main. — Le premier coup porté, On ne ressent pour eux qu'une pitié profonde, Car, insensiblement, le vernis du grand monde Coule dans leur sueur. — Mettre leur seul honneur À n'être point touchés, tels qu'un mauvais joueur Contester tous les coups, voilà leur caractère : Il est bien fait, je crois, pour alarmer un père. Donnerai-je ma fille à ce beau soupirant Attaquant au hasard et sans règle parant, Qui devant le danger se jette à la légère ? J'aimerais mieux la voir à mille pieds sous terre. Et ce flatteur criant : « Touché ! » quand, du bouton, Mon épée à grand peine effleure son plastron, Crois-tu, mon cher ami, qu'il soit pétri d'adresse, Toi qui sais à quel point j'abhorre la bassesse ? DE LORMEL. Mais les renseignements ?... les informations ?... DE VAUBERT. Confirment jusqu'alors mes suppositions. Ce superbe gaillard à l'allure bravache ? Qu'on tire un coup de feu dans la rue.... il se cache. Et ce croquemitaine ?... À l'heure du danger, Il réfléchit, se tâte... et file à l'étranger. Tel autre, dont le bras pouvait servir la France, S'est fait, pendant le siège, admettre... à l'ambulance. DE LORMEL. D'où je conclus, ami, pour finir le débat, Que ta fille est, dès lors, vouée au célibat. DE VAUBERT, avec mystère. Pas encor ! Tiens ! écoute une grave ouverture : Voilà de ça trois mois, je fis, par aventure, Un assaut à l'écart (j'aime à n'être point vu) Avec un amateur qui m'était inconnu ; Mais, tout à coup, au lieu d'un jeune homme timide, C'est un parfait tireur, à la poigne solide, Que j'ai là devant moi ; ripostant franchement, Sitôt le coup paré ; m'attaquant prudemment. De plus (à son insu, mon fidèle interprète) Abhorrant et la ruse et la botte secrète ; Modeste en son triomphe, et, quand je suis vainqueur, M'adressant, comme éloge, un mot venant du cœur. Grâce à lui, j'ai repris mes fleurets avec rage. On me dit bien parfois « C'est folie ! à votre âge ? » Qu'importe, si j'y trouve un tel enivrement Que toujours de l'assaut je hâte le moment ! (S'animant.) Tiens ! ce garçon m'inspire une estime si grande Que, si de mon enfant il faisait la demande, Je la lui donnerais, je crois, les yeux fermés. DE LORMEL. Calme-toi, calme-toi... ces regards animés... DE VAUBERT. Non, parbleu ! je le jure et n'ai qu'une parole, Ce Dumont… DE LORMEL. Quel Dumont ? (À part.) Ah ! ce serait trop drôle ! DE VAUBERT. Dumont... un avocat ! DE LORMEL. Mais c'est juste celui Pour qui je viens, mon cher, te parler aujourd'hui. DE VAUBERT. Que ne le disais-tu ! Ma foi, sans plus attendre, Si ma fille l'agrée, eh bien ! qu'il soit mon gendre !

Notes

Recueil: Fleurs aimées, poésies. Dédicace: A Monsieur Fery d'Esclands. Note: Le poème est précédé d'une citation de Legouvé: "L'escrime vous apprend à juger les hommes. Il n'y a pas de dissimulation possible le fleuret à la main." Au vers 36, le texte imprimé étant partiellement effacé, je donne ici "sait-il faire des armes". https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121243/f107.item

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