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Morte au monde

Ernest Ameline · 1878 · Parnasse · 19e siècle
«
« Que le Seigneur lassé, dans sa juste colère, Frappe l'époux parjure et la femme adultère ; Pour leur faire sentir ce qu'il veut ou défend, Qu'il jette un grand désastre au milieu de leur joie, Qu'à sa voix la Mort vole, et, fondant sur sa proie, Emporte leur plus cher enfant ! « Mais à toi, pauvre mère, ô sainte entre les saintes ! À toi qui n'eus pour nous que de chaudes étreintes, À toi la gardienne et l'ange du foyer, Ce deuil anticipé, cet affreux sacrifice, A-t-il, ce Dieu d'amour, de bonté, de justice, Le droit de te les envoyer ? « Que fait-il de ta fille ?... une morte vivante ! Il pare son front pur du titre de servante De l'orphelin, du pauvre, ainsi que d'un joyau ; Dans l'éternel oubli la contraint à descendre, Pour être moins encor, désormais, que la cendre Qu'on retrouve au fond du tombeau ! » Ma mère m'écoutait, puis, relevant la tête, À lancer l'anathème elle me semblait prête, Quand des pleurs tout à coup sont montés à ses yeux. Un mot, un seul, arrive à sa lèvre : « Espérance ! » Mais son geste lui donne une triste éloquence : Son doigt s'est levé vers les cieux ! Car c'était à ma mère, un matin de novembre, Que je parlais ainsi. — Sur le seuil de ma chambre Elle m'est apparue en grand deuil : — « Ô mon fils ! Voici le jour fatal !... Aurai-je le courage ?... » Sa voix ne peut, hélas ! en dire davantage. C'était assez !... J'avais compris ! J'avais compris, au son des cloches ébranlées, Qui lançaient dans les airs leurs superbes volées, Que pour le sacrifice on préparait l'autel ; Et leurs graves accords, tels qu'un glas funéraire, Tombaient, sinistre adieu, sur le cœur de ma mère Et le frappaient d'un coup mortel. À l'arbre qui chancelle épargnons la cognée. — Mon père et moi l'avons prudemment éloignée, Au moment solennel, des abords du couvent ; Nous allons seuls, tous deux, y subir la torture, Tandis qu'elle, à l'écart, invoque, prie, adjure Dieu de lui rendre son enfant. Jour d'angoisse et de deuil, qui laisse encor sa trace En mon cœur déchiré ! — Je la vois, cette place Avec soin réservée aux plus proches parents ; Du portail jusqu'au chœur, je vois, comme une houle, S'élever, s'abaisser les têtes de la foule : Des amis ! des indifférents !!! Un rideau s'est ouvert.— D'un long et sombre cloître L'église, devant moi, semble soudain s'accroître. Aux tremblantes lueurs qui tombent du plafond, J'aperçois, par le jeûne et l'extase jaunies, Des nonnes récitant de saintes litanies Dans un recueillement profond. Par un hymne sacré pieusement unie, La foule est à genoux. De longs flots d'harmonie, Modulés avec art, accompagnent ses chants. Tout à coup un évêque, imposant sous sa mitre, S'avance, crosse en main, précédé du chapitre Et dans un nuage d'encens. Il s'assied, il se signe, et, tourné vers la grille : — « Je vous bénis, dit-il, je vous bénis, ma fille ; Marchez et combattez sous le saint étendard, Ô vous qui rejetez tous les biens de ce monde, Ses attraits, ses plaisirs, plus inconstants que l'onde, Pour choisir la meilleure part ! » Dans un pompeux discours, le prélat, goutte à goutte, Semble lui distiller ses devoirs... Et j'écoute !!! Les phrases, par fragments, m'arrivent. Les grands mots D'amour de son prochain, de céleste patrie, Tombent de tout leur poids sur mon âme meurtrie, Et la déchirent en lambeaux. Puis, devant mes yeux passe un décevant mirage : La famille !... l'enfant !.., le foyer !... le ménage... L'épouse tressaillant aux baisers de l'époux ! — « Eh quoi! me dis-je alors, ma sœur, sur cette terre, Ne pourra donc jamais adorer... qu'un mystère : Le Christ attaché par trois clous ?... » Je m'abusais, hélas ! — Des mines effarées, Indices trop certains de raisons égarées ; Des vieillards répugnants ; le déplorable fruit D'amours inavoués, du honteux adultère ; Des enfants dont pas un ne peut nommer son père, Jetés au tour pendant la nuit... Voilà, dans l'avenir, son unique famille, Celle où va tout son cœur et de sœur et de fille ! Ces préaux sans ombrage à tous les vents ouverts, Et ces froids corridors, ces lugubres murailles Qui semblent l'enserrer comme dans des tenailles, Oui, c'est là tout son univers ! Ce que je vois alors, oh ! comment le décrire ? Cette sœur tant aimée et dont le frais sourire Brillait comme un soleil sur toute la maison, Cette sœur en tout temps ma fidèle compagne, Qui faisait avec moi cent châteaux en Espagne Et cent projets hors de saison. Elle est là, devant moi, coquettement parée, Pour le saint holocauste avec soin préparée. Sous de longs voiles blancs, la fleur de l'oranger Se mêle à ses cheveux en flexible couronne ; Je la vois, vers l'autel, ineffable madone ! Qui s'avance d'un pied léger. Autour d'elle il s'est fait un lugubre murmure, D'où sortent par trois fois ces grands mots : « Je le jure! » Prononcés dans l'extase et dans l'enivrement. Sur l'Evangile ouvert sa main s'est étendue, Et le Maître divin, au plus haut de la nue A ratifié son serment. La novice au milieu du cloître s'agenouille ; De ses vains ornements chaque sœur la dépouille Et de ses cheveux noirs déroule les anneaux. Il me semble... ô cruel effet de la pensée ! Que par mille bourreaux sa vie est menacée... Oui, j'entends grincer des ciseaux ! . . . . . . . . . . Quand le rideau, vivant qui l'avait entourée S'ouvre, et qu'elle apparaît sous la sainte livrée De l'ange qui recueille et soutient l'indigent : Voile encadré de blanc, longue robe de bure Cachant à tous les yeux sa charmante tournure, Crucifix d'ébène et d'argent... Je jette un cri terrible, un de ces cris de haine Qui n'ont rien de commun avec la langue humaine, Et je tombe... tandis que le De Profundis, Qui tout à coup éclate et passe sur ma tête, Pour ma sœur en délire est un vrai chant de fête : Le cantique du paradis ! . . . . . . . . . . . « Du monde pour jamais vous n'êtes point bannie, » A dit le saint évêque. — Ô sanglante ironie ! Oui, nous nous reverrons ; mais quand ?... Le jour affreux Où, râlant, je suerai ma dernière agonie, Et lorsque j'entrerai dans l'éternelle vie, Sa main me fermera les yeux.

Notes

Recueil: Fleurs aimées, poésies. Dédicace: A ma sœur. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121243/f151.item

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