«
Il n'avait pas quatre ans lorsqu'il perdit sa mère !
La douleur, chez l'enfant, est toujours éphémère,
Il ne sent pas longtemps l'étreinte de sa main ;
Aussi de son visage aucun trait ne s'altère,
Et le moindre jouet à ses larmes met fin.
Mais, lui, le gai sourire a fui loin de sa lèvre :
Que lui font ses oiseaux, et son chien, et sa chèvre
Qui l'appelle souvent d'un bêlement joyeux ?
Voyez : il s'est posté, tout miné par la fièvre,
Devant un grand portrait qu'il dévore des yeux.
Au front de cet enfant sur qui son nom repose
Le père cherche en vain les teintes de la rose :
Tout dans ce petit corps semble s'étioler.
Il n'est qu'un seul remède... il le sait... mais il n'ose…
Son deuil est si récent ! pourrait-il l'immoler ?
Chaque jour, de la chambre il a fait disparaître
Cent objets que son fils aimait à reconnaître,
Jusques au grand portrait dans son beau cadre d'or.
Mais, dans le trou béant, le pauvre petit être
Inquiet, le cœur gros de sanglots... cherche encor !!!
. . . . . . . . . .
Un matin cependant, ainsi qu'un bruit d'abeille,
Une langue oubliée a frappé son oreille ;
Il en connaît le son, il en connaît les mots :
Ces mots que dit la mère à l'enfant qui s'éveille,
En passant son visage entre les blancs rideaux.
Puis il sent tout à coup sur son front, le cher ange !
Les baisers d'autrefois. Souriant, en échange,
Au cou d'une ombre vague il jette ses deux bras :
Il ne l'a jamais vue... et pourtant, chose étrange !
« Reste, a-t-il dit, oh ! reste, et ne me quitte pas ! »
Elle alors tout heureuse, elle alors toute fière
De sentir cet enfant l'enlacer comme un lierre,
Le saisit et l'emporte, à côté de son lit
L'agenouille, et lui dicte une belle prière
Devant le grand portrait par ses soins rétabli.
Et comme tout pour lui n'est qu'énigmes, mystères :
« Écoute, a-t-elle dit, Dieu t'a donné deux mères :
L'une t'a mis au monde, et, vers le Paradis,
Sans fouler plus longtemps ce séjour de misères,
A pris son vol, afin de prier pour son fils.
Je suis l'autre ! Vers toi la première m'envoie :
« Porte-lui, me dit-elle, et le calme et la joie ;
« Près de lui tiens ma place. Oh ! qu'il soit ton enfant !
« Et, pour le détourner de la mauvaise voie,
« Dis, en montrant mes traits: « Elle te le défend ! »
« Oui, sois toujours sa mère ! Achève mon ouvrage ;
« Et, s'il te quitte un jour pour un lointain voyage,
« Ah ! que les mots d'honneur et d'amour filial
« Soient son port de refuge à l'heure du naufrage :
« Que nos deux noms unis lui servent de fanal !
« Dieu de ses dons pour lui ne fut pas économe.
« Ce fils que j'enfantai, tu dois en faire un homme !
« C'est là mon dernier vœu, c'est là mon testament.
« Il faut que son pays avec orgueil le nomme,
« Et que sa gloire enfin soit ton couronnement ! »
. . . . . . . . .
Ce mensonge pieux qui comble un vide immense
Au cœur de l'orphelin, maternelle éloquence !
Tu sais l'envelopper de termes enfantins ;
Et tu le fais germer, ainsi qu'une semence,
À force de baisers sur sa bouche et ses mains !
. . . . . . . . .
Puis l'enfant a grandi ! Le temps sur ces mystères,
Sur son adoption a jeté des lumières :
Il sait tout !... Mais déjà, sur un unique autel,
Son cœur les confondant adore ses deux mères,
Dont l'une aime ici-bas, quand l'autre prie au ciel !