«
« Prends garde aux loups, fillette, oh ! prends bien garde
aux loups !
C'est à l'heure où tu suis le chemin du Vieux-Saule,
Ton panier à la main, tes livres sur l'épaule,
Qu'ils sortent des grands bois et font leurs plus beaux coups.
Aussi, n'en longe point de trop près la lisière ;
Ils pourraient t'emporter jusque dans leur tanière.
Prends garde aux loups, fillette, oh! prends bien garde
aux loups !
Veux-tu les reconnaître ? Ils ont tous le poil roux,
Quatre pieds, de gros yeux. — Si j'ai bonne mémoire,
De formidables crocs garnissent leur mâchoire.
Fins et rusés, parfois ils jappent comme un chien,
Pour vous donner le change.— Il n'est qu'un seul moyen
D'arrêter l'ennemi. S'il te suit à distance,
En te guettant avec des airs d'indifférence,
Jette-lui ton dîner, sauve-toi promptement,
Et tu pourras peut-être échapper à sa dent.
Tu liras, mais plus tard, qu'on jette le bagage
De la sorte, à la mer, pour sauver l'équipage. » —
Fillette a bien compris et prend, depuis ce jour,
Pour se rendre à l'école, un énorme détour.
Mais fillette a seize ans ! elle est grande, elle est belle ;
Ses yeux bleus à plus d'un ont tourné la cervelle.
Sa mère, certain jour, avec un ton moins doux :
« Prends garde, lui dit-elle, oh ! prends bien garde aux
loups !
— Mère, d'où vous vient donc cet excès de prudence ?
C'était bien autrefois, au temps de mon enfance,
Mais aujourd'hui...
— Crois-moi, plus encor qu'autrefois,
Ils aiment la chair fraîche et les morceaux de choix.
Pourtant ils ont subi quelque métamorphose ;
Ce sont toujours des loups… mais c'est tout autre chose :
Ils n'ont plus que deux pieds, l'œil clair, le regard doux ;
Bien loin d'être agresseurs, ils s'approchent de vous,
Timides, affectant de langoureuses poses ;
Plus de griffes aux doigts... des ongles fins et roses ;
Des perles dans leur bouche ont remplacé les crocs ;
Mais terribles encor sont leurs moindres accrocs.
C'est au printemps surtout qu'ils descendent en plaine ;
Nous en comptons ici, parfois, une douzaine.
Fuis-les plus que jadis, car, pour les écarter
Aujourd'hui, qu'aurais-tu, ma fille, à leur jeter? »
La mère eût bien mieux fait d'abriter sous son aile
Sa trop candide enfant, sa blanche tourterelle ;
De lui dire crûment et sans plus de façons :
« Veille sur toi, ma fille, et prends garde aux garçons ! »
Aussi, ne comprenant rien à son verbiage,
Fillette, certain soir (c'était fête au village),
Court à la danse.
Hélas ! on était en avril,
Et ce mois délirant offre plus d'un péril :
La nature y devient aussi belle qu'un rêve ;
Dans les bourgeons gonflés monte, monte la sève ;
L'oiseau poursuit l'oiseau de mille petits cris,
L'attire, et, deux par deux, ils vont bâtir leurs nids.
C'est l'Amour !!! — Son nom seul, pour l'enfant vierge
encore,
Bruit comme un essaim d'abeilles à l'aurore.
C'est un hymne divin, une douce chanson,
Qui, dans ses sens troublés, fait courir le frisson.
Ce mot, plus on le dit et plus on veut l'entendre ;
On l'aime, on le chérit avant de le comprendre.
. . . . . . . . . .
Or donc, il arriva qu'en répétant tout bas :
« Ce ne peut être un loup, les loups ne parlent pas ;
Ma mère me l'eût dit. » La jeune villageoise
Au bras d'un beau danseur par degrés s'apprivoise
Et le suit...
Le roman va-t-il s'arrêter là ?
Que nenni ! Dussiez-vous y mettre le holà,
Risquons le dénouement :
Un peu loin du village,
On les vit tous les deux entrer sous les grands bois ;
Depuis lors, prétend-on, ils en sortirent... trois...
N'en demandez pas davantage.