«
« De l'aigle vous avez la puissante envergure :
Montez, me disiez-vous, planez sur la nature,
Fixez sur le soleil un œil audacieux,
Plus haut encor ! Frappez à la voûte des cieux !
Et n'ayez désormais qu'une pitié profonde
Pour ce globe argileux qui se nomme le monde. »
Amis, je vous ai crus. Mais, sans règle, sans loi,
M'égarant dans mon vol, quand tout autour de moi
Je n'ai vu que néant, j'ai regretté la terre
Et cherché quelque roc où s'accrochât ma serre.
Tel est, en abrégé, mon roman, cher lecteur ;
Dans le vide des airs, confessons-le, j'eus peur,
Et, dépouillant soudain mes allures bravaches,
Je m'abattis, honteux, sur le plancher des vaches.
Aussi, qu'allais-je faire à briguer ces bravos
Que le public dispense à de vastes travaux,
Quand d'un tragique, hélas ! je n'avais pas la trempe ?
Tel qu'un drapeau mouillé retombant sur sa hampe,
Puisque pour bien longtemps je me sens aplati,
Reprenons, sans rougir, le ciseau d'apprenti.
Mes vers ne sont pas faits pour une apothéose,
Qu'ils redisent, alors, le zéphyr et la rose,
Le ruisseau gazouillant, l'oiseau, tout ce fretin
Qui se change, pour nous, en opulent butin,
Les jours où notre esprit flotte dans la pénombre :
Fou qui lâche la proie et s'élance après l'ombre !
Surtout lorsque Apollon, le plus ladre des dieux,
Sur quatre élus par siècle éparpille ses feux,
Ou si pour un cinquième il fait luire une étoile,
C'est un vieil astre usé grelottant sous son voile !
Oui, puisque à mon essor tant de champs sont fermés,
Retournons, retournons aux vers accoutumés.
D'ailleurs, le goût n'est plus à la grande peinture,
Mais aux toiles de genre, à la miniature.
Au-dessus d'un Rubens si nous voyons priser
Un tout petit tableau bien facile à caser,
Que dira-t-on des vers ? — Une longue tirade
De beaux alexandrins rend l'auditeur malade,
Et je sais un neveu qui devint héritier
Pour avoir lu Mérope à son oncle, en entier.
Faire petit, voilà le grand mot de l'époque !
Eh bien, faisons petit ! et, tour à tour j'évoque
Un rêve, un souvenir, un futile sujet ;
Je l'arrête au passage et l'esquisse d'un jet.
Tout m'est bon : les grands bois, la montagne, la grève ;
Pareil à la fourmi, je butine sans trêve,
Et, douce illusion ! il est de ces moments
Où, pour moi, tout devient perles et diamants.
Oh ! que n'en tombe-t-il quelques-uns de ma lyre !
Alors, nul d'entre vous, amis, n'oserait dire,
En refermant soudain les feuillets entr'ouverts
De mon œuvre nouvelle : O ciel ! encor des vers!!!