← Retour aux poèmes

Le nœud gordien

Ernest Ameline · 1874 · Post-romantisme · 19e siècle
«
Très-chère, Ne crains pas que je t'aie oubliée ; Non. En trois mots voilà : Je suis remariée ! —Remariée ?... — Eh ! oui. — Quelle sottise ! — Hélas ! Le mal est fait. Ecoute ; après tu gronderas. Avec toi, tu le sais, je jette bas le masque, Sauf à m'entendre encor traiter « d'esprit fantasque ! » — Nous nous étions déjà rencontrés au Tréport, L'an dernier, au mois d'août, sur la jetée, au port, À la plage, partout, jusque dans la falaise. Lorsque pour aspirer l'air salin plus à l'aise, J'en suivais, pas à pas, le sinueux lacet, Lui grimpait tout à pic ; et, s'il me dépassait, Il ôtait poliment sa casquette de toile, Et pour le saluer je relevais mon voile. On le voyait souvent, un crayon à la main, Suspendu sur un roc, prenant quelque lointain, Jetant sur son album tout... jusqu'aux maigres chèvres, En fredonnant toujours un air du bout des lèvres. Vous eussiez, le matin, longé le Casino, Que vous l'auriez vu seul, assis au piano, Effleurant le clavier de ses mains indolentes, Improvisant parfois des valses ravissantes. Puis, à l'heure du bal, guidant le tourbillon, C'était lui qui menait le fougueux cotillon. Quel âge pouvait-il avoir ?... La quarantaine ? Qu'importe ! Le dernier il restait dans l'arène. Les mères le suivaient de leurs chuchotements, S'adressaient même à moi pour des renseignements, Car plus d'une, déjà, ne pouvant se défendre De son charme secret, le convoitait pour gendre. Mais le sylphe, un beau jour, en tapinois partit... Et le Tréport tomba dans une affreuse nuit. Cette année, une amie, — un hasard entre mille ! — M'offre de partager son chalet de Trouville. J'arrive ; et du balcon vois des signes d'effroi Parmi tous les baigneurs... la plage en désarroi ! Un homme accourt, s'élance ; en dix bonnes brassées Dépasse le remous des vagues courroucées : Son bras semble dompter le terrible élément. L'œil fixe sur un point, il nage fièrement, Plonge, reste longtemps disparu sous la lame, Et reparaît enfin soutenant une femme Qu'il dépose à la grève ; et comme il se sauvait Du murmure flatteur qui partout le suivait, D'un élan spontané, sans même le connaître, Je lui jette une fleur du haut de ma fenêtre Et m'échappe... Mais lui, s'arrêtant en chemin, La ramasse, et me fait un signe de la main. — D'un roman, pour un fat, c'eût été la préface... Ce ne fit entre nous que rompre un peu la glace ; Car d'un deuil prolongé remarquant la couleur, Son tact sut respecter mon ancienne douleur. Mon amie, au contraire, abhorrait chez les veuves Les chagrins éternels, et m'en donnait des preuves En invoquant le ciel pour qu'un nouvel hymen Me vînt trouver plutôt aujourd'hui que demain, Elle a voulu d'abord, — elle me sait coquette, — Le jour même, à sa guise, éclaircir ma toilette. Ma longue robe noire, au-dessus de l'ourlet, S'agrémente aussitôt d'un ruban violet. Contre un luxe pareil en vain je me récrie... On taxe mon émoi de sotte pruderie, Et les jupons à queue à grands et petits plis Remplacent mes anciens tout plats et tout unis ; Ses mains à mon oreille, alors que je résiste, Suspendent tour à tour la perle, l'améthyste... Que te dirai-je ! — En natte arrangeant mes cheveux, Elle encadre mon front de bandeaux onduleux, Laisse entrevoir mon bras sous de légères manches, Me coiffe d'un toquet orné de .plumes blanches ; La dentelle à longs flots sort d'un corsage ouvert ; C'est le joyeux printemps qui détrône l'hiver ! — Dans le grand tourbillon me voilà donc lancée ! Et je ne m'y sens pas par trop dépaysée. Mieux que moi tu le sais : Trouville est au Tréport Ce qu'est l'ardent simoun au souffle âpre du nord. Jamais un bon repos ni de bain raisonnable ! De plaisirs toujours neufs la chaîne interminable, Malgré, pour la briser, nos efforts, nos combats, Nous enlace, nous serre, et ne nous lâche pas. L'artiste, le sauveur, le lion de la plage (Il avait ces trois noms sur notre beau rivage) ; Bref, celui que tu sais, et qui, depuis tantôt, Sous ma plume revient, n'est-ce pas ? un peu trop ; Au bonheur général subordonnant sa vie, Servait de boute-en-train à la moindre partie : Promenade à cheval et course en batelet, Déjeuner sur la dune et tir au pistolet, Grande expédition pour pêcher la crevette Ou l'huître sous le roc qui lui sert de cachette, Vaste digue en galet, immenses contreforts Pour briser de la mer les insolents efforts !... Mais sur ces plaisirs purs un vent de calomnie A soufflé. — Dans huit jours la saison est finie ! Comment, depuis longtemps, aux plages d'Etretat N'a-t-il pas abordé ? — Touriste par état, Jamais, nous disait-il, sur une même rive Il ne reste enchaîné. — Je suis triste... pensive !... Sa présence assidue à l'heure de mon bain, Ses promenades quand je descends, le matin, À la grève... parfois nos rencontres fortuites, Les lettres de mon nom à chaque pas inscrites Dans le sable, et souvent faites de ces cailloux Que rejette le flot dans son constant remous ; La fleur qui de son sein où sa main l'a cachée, Devant moi, par hasard, tombe, un jour, desséchée ; Son sourire discret et son heureux coup d'œil, Quand, petit à petit, je dépouille mon deuil ; Tout, désormais, me jette en des troubles étranges... Oh ! partons, car je n'ai pas la vertu des anges !... — Enfin nous arrivons, ma chère, au dénouement ! J'étais donc de retour. Calme, bourgeoisement, Je vivais ; quand, un jour, au détour d'une rue, Je me sens, tout à coup, brusquement retenue : C'est le bouton d'habit d'un passant qui s'est pris Dans mon volant, et qui n'en fera qu'un débris Si nous tirons un peu. — Sans perdre contenance, Nous faisons, au début, œuvre de patience, Tout en nous excusant ; puis, nous levons les yeux... Sommes-nous éveillés, ou rêvons-nous tous deux ? N'est-ce que le hasard ici qui nous rassemble ?... Plus que la mienne encor je sens sa main qui tremble ! Mais il sait le danger d'exprimer son transport, Et reste bien ancré, tel qu'un navire au port. Nous ne pouvons, pourtant, ici prendre racine, Car un gamin déjà : « Voyez Millie-Christine ! Et la foule de rire... et nous deux, à nouveau, D'acharner nos dix doigts sur l'horrible écheveau. Efforts infructueux ! — Sous la porte cochère De l'immeuble voisin, dans un profond mystère, Nous nous réfugions. « Quoi ! vous n'avez donc rien, Monsieur, pour le trancher d'un coup, ce nœud gordien ? » M'écriai-je en colère. — Aussitôt sa figure Rayonne ; et, simulant l'énergique posture D'Alexandre le Grand, d'un geste décisif, Il sort de son carnet... un tout petit canif, Le brandit, triomphant, comme on brandit un glaive, L'abaisse par dix fois, par dix fois le relève, Et découd, un à un les points de son habit, Mêlant à sa corvée une grâce, un esprit Qui me vont droit au cœur, me font même sourire Et supporter gaîment notre trop long martyre. Le voilà, vrai rival du grand roi conquérant, Dans sa modeste tâche à lui se comparant, Se moquant des devins, éludant les oracles, Domptant tout l'univers sans rencontrer d'obstacles ! — Tout l'univers ?... c'est moi ! — Quel signe plus certain Que cette main qui tremble en effleurant ma main ? Puis, tout bas, en sourdine, il me glisse son âge... Ce qu'il est... ce qu'il fait... enfin tout le bagage Que d'usage on étale aux yeux des bons parents Craintifs sur l'avenir de leurs jeunes enfants. Je lui réponds alors ; mais j'ai comme un délire Et parle sans peser les mots que je veux dire. Le monstre ! il m'attendait à ce dernier péril. Victorieux, il coupe enfin le dernier fil !... Je suis libre !... Hélas ! non. Pitié pour ma faiblesse ! J'emporte son bouton... mais il a ma promesse. Et c'est ainsi qu'un nœud que l'on débrouille à deux, Peut faire, en s'y prêtant, un couple fort heureux. Au surplus, je t'attends pour juger « ma sottise. » À bientôt !... je t'embrasse et je signe : Marquise...

Notes

Recueil: Rêves du foyer. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5625017t/f92.item

← Précédent Homicide par imprudence Suivant → Le bon docteur

Autres poèmes de Ernest Ameline

A la mairie 1878 A mon amie 1871 Adieux 1871 Ah! si les chiens pouvaient parler 1890 Au Saint Bernard 1878 Autres adieux 1871 Aveuglement 1878 Boutade d'enfant 1890 Brave cœur ! 1878 Cadeau divin 1890 Comment je me suis marié 1878 Coup de foudre! 1890 Cœur brisé! 1878 Dans la montagne 1873 De ciel en terre 1878 Délire 1873 Délivrance! 1873 Envoi à mes amis 1871 Gavroche 1890 Homicide par imprudence 1874 L'amour aux champs 1873 L'ancien forçat 1890 L'anniversaire 1874 L'appétit vient en mangeant 1874 L'offrande 1890 L'option 1875 La becquée 1890 La confession 1875 La logette 1877 La morsure 1873 La mort d'André Chénier 1875 La plus belle harmonie 1890 La salle des pas-perdus 1890 La vipère 1890 La vraie charité 1874 Le bain 1890 Le bon docteur 1874 Le guide 1878 Le nouveau drapeau 1875 Le père Rataplan 1875 Le sacristain 1890 Le sauveteur 1890 Les anges de la France 1878 Les balayeuses 1890 Les chaumes 1878 Les cloches 1875 Les dernières cartouches 1875 Les deux armées 1878 Légende du Mont Saint-Michel 1890 L’enfant aux deux mères 1878 Mes voisins 1871 Mon vis-à-vis 1878 Morte au monde 1878 On ne passe pas !... Déjà passé ! 1878 Pour le bon Dieu! 1876 Prends garde aux loups 1878 Promenade 1871 Sainte méprise 1890 Sans enfants 1878 Un cœur d’artiste 1874 Un gendre au fleuret 1878 Un livre 1878 Un miracle! 1890 Un patriote 1890 Un trait d'union 1878 Une conquête 1878 Une conquête (Etude parisienne) 1878 Une croisade 1890 Une envie 1878 Une messe sur la mer 1890 Utile dulci 1878