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Utile dulci

Ernest Ameline · 1878 · Parnasse · 19e siècle
«
« Allons, enfants, partons chez la tante Dulci ! » Tous les trois, à ces mots, nous froncions le sourcil, Et, jusques au grenier fuyant à tire-d'aile, D'une armée en déroute offrions le modèle. Inutiles efforts !!! Une poigne de fer Nous rattrapait bientôt. Or, c'était en hiver, Au premier jour de l'an, que chez notre grand' tante Ainsi l'on nous traînait. — Depuis mil huit cent trente, C'est-à-dire depuis la chute des Bourbons, « Que croupissait la France en de honteux bas-fonds » (C'est la tante qui parle), on ne l'avait point vue Se mettre à sa croisée ou traverser la rue : Dans son lugubre hôtel cloîtrée, elle boudait, — Comme on disait alors, — et, paisible, attendait, S'appuyant je ne sais sur quelle prophétie, Le retour de son roi, comme un Juif le Messie. Puis, voyant qu'à ce roi nul ne tendait la main, Elle avait déclaré la guerre au genre humain. Voulez-vous son portrait ? — Nature acariâtre. Sa face reflétait une teinte olivâtre ; Sous des sourcils épais brillaient ses yeux perçants ; Dans sa bouche branlaient au plus quatre ou cinq dents. Son nez et son menton se querellaient sans cesse. Que vous dirai-je enfin ?... un vrai type d'ogresse ! Jusques au cou plongée au fond d'un grand fauteuil, Du monarque en exil portant toujours le deuil, Cachant mal sa maigreur sous sa noire lévite, Elle avait à ses pieds, fidèle satellite, Un ignoble roquet jappant à tous venants, Et qui s'en prenait même aux mollets des enfants. Vous la voyez d'ici, cette affreuse grand' tante, Vivant contraste avec l'épithète charmante Dont nous l'avons parée au début du récit, Mot qu'on dit en rêvant.... le beau nom de Dulci ! Mais, d'où lui venait-il? N'en faisons point mystère, À peine entrés tous trois, vers son grand secrétaire La vieille se traînait gravement, à pas lents, Comme un spectre, en ouvrait avec soin les battants, Y prenait deux paquets noués d'un ruban rose, Les donnait à mes sœurs, en affectant la pose Qu'a prêté maint artiste à ces grands conquérants Décorant de leur main leurs plus vieux vétérans. De ses lèvres, alors, une phrase latine (Car c'était un bas-bleu) s'échappait en sourdine, Lentement débitée, avec cette onction Du prêtre vous donnant la bénédiction. Oui, c'était du latin que tous ces mots étranges : Ils tenaient lieu pour nous de jouets et d'oranges ; Et comme avec le temps nous n'avions réussi Qu'à retenir ceux-là seuls : Utile dulci, Nous avions, du dernier, fait un nom de baptême : Sarcasme ! on te retrouve au cœur de l'enfant même. Un troisième paquet, noué d'un ruban bleu, Restait dans le tiroir : « Ça, mon joli neveu, Approchez, approchez ! » criait cette mégère. Tout tremblant j'avançais sous son regard sévère, Car j'avais souvenir de certain compliment Récité pour, sa fête, imperturbablement — Superbe pièce en vers, mais ainsi terminée : « Puisse Dieu, près de lui, t'appeler dans l'année ! » Je les voyais encor, les foudroyants effets Que mes vœux si chrétiens sur son cœur avaient faits ; Elle était toujours là, blême, bouleversée ; Je l'entendais crier avec sa voix cassée : « Hors d'ici, scélérat ! hors d'ici, sacripant ! Viens-tu pour me lancer ton venin de serpent ? Holà ! mes gens, à moi ! qu'on le jette à la porte ! » Oui, je l'avais quittée, un jour de cette sorte. Et depuis, tout, pour elle, était occasion D'évoquer le passé, d'y faire allusion : « Eh bien, mon cher neveu, je suis toujours vivante ; J'ai bon pied, j'ai bon œil ; je suis fort bien portante. Le Ciel, convenez-en, reste sourd à vos vœux. » Et mille autres propos. Moi, je baissais les yeux, Ainsi qu'un criminel que le remords écrase. Bref, tout se terminait par l'éternelle phrase Et l'Utile dulci qu'on me jetait au nez, Accompagné d'un geste et d'un seul mot : « Sortez ! » . . . . . . . . . . Enfin elle mourut ! et mon affreux martyre Finissant désormais, il me reste à vous dire (Car pour le deviner vous chercheriez longtemps) Ce qu'elle nous donna pendant près de dix ans : Cet Utile dulci, je ris lorsque j'y songe, Eh bien, c'était, c'était... chaque fois... une éponge.

Notes

Recueil: Fleurs aimées, poésies. Dédicace: A Monsieur Adolphe Louveau. Sous-titre: Souvenirs d'enfance. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56121243/f145.item

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