«
Non, mon cher, ce n'est pas une plaisanterie,
Dans un mois, au plus tard, eh bien ! je me marie
Et, si tu veux savoir quel est l'événement
Qui jette dans ma vie un pareil changement,
Écoute. Le sujet ne prêtant guère à rire,
Tu n'oseras sur lui décocher ta satire.
Jamais, au grand jamais, tu n'as, assurément,
Vu les tristes apprêts de ton enterrement ?
Moi, je vis tous les miens la semaine dernière.
N'ouvre pas tant les yeux ! Oui, je fus mis en bière
Par des collatéraux, sans forme de procès,
Quand on eut, soi-disant, constaté mon décès.
Oh ! je m'en souviendrai du quatorze septembre !
Dans mon lit en vieux chêne, au milieu de ma chambre,
Je m'éveille... ou je crois m'éveiller, le matin ;
Car peut-il affirmer, peut-il être certain
Celui de qui le corps tout entier immobile
Tente, pour se mouvoir, un effort inutile ?
En vain je veux crier... le son manque à ma voix,
Et pourtant je comprends... et j'entends... et je vois !
C'est la catalepsie... un mal épouvantable,
Image de la mort !
Près du lit, sur la table,
Indice que pour moi, tout, hélas ! est fini,
Voici l'onde sacrée et le rameau bénit.
Ainsi, je ne suis plus ! Tout me force d'y croire :
Les cierges allumés, le crucifix d'ivoire,
Jusqu'au prêtre en prière auprès de mon chevet,
Qui roule dans ses doigts les grains d'un chapelet.
Heure affreuse ! où j'entends se heurter dans ma tête
De confuses clameurs et des bruits de tempête ;
Où, dans un même instant, devant moi s'est dressé
Le spectre de mes jours : le présent, le passé ;
Où, lorsque tout me dit que je peux vivre encore,
Je ne dois plus compter sur la prochaine aurore !!!
Immobile, sans voix, sur ma couche étendu,
C'en est fait ! Plus d'espoir ! et je me sens perdu,
Lorsque la porte s'ouvre à grand bruit, et, dans l'ombre,
De deux hommes je vois la silhouette sombre.
L'un court à la fenêtre, en tire les rideaux ;
La lumière, soudain, dans ma chambre entre à flots :
Ciel ! ce sont mes cousins ! le cigare à la bouche !
Et les voilà tous deux jetant un regard louche
Sur le prêtre; du poing sondant chaque fauteuil ;
S'assurant qu'ils pourront au moins payer le deuil ;
Puis, commettant souvent une horrible hérésie,
Qui donnent aux chefs-d’œuvre un prix de fantaisie.
Parfois, je les entends qui chuchotent tout bas :
« Nous jouons de malheur ! Ne viendrait-elle pas !
Sans elle, cependant, nous ne pouvons rien faire. »
Et puis :
« Hein ? votre avis ? qu'en pensez-vous ? Je flaire,
Pour nous, qui seuls portons le nom... un testament
Nous sommes héritiers indubitablement.
N'importe ! Du défunt le gîte n'est pas riche.
Je le prévoyais bien : il ne fut jamais chiche
De gaspiller l'argent ; sans compter que, parfois,
Il se laissait plumer par un joli minois.
Même n'a-t-on pas dit qu'une artiste célèbre.... »
Tout en faisant ainsi mon oraison funèbre,
Ils ont quitté ma chambre et vont dans l'atelier :
« Ou diable sommes-nous ? On dirait d'un fripier
L'ignoble débarras. Sait-on de quelle époque
Datent ces vêtements, ce ramassis baroque ?
(Sans doute, ils maniaient les divers oripeaux
Dont je m'étais servi pour mes derniers tableaux.)
Quel dégoûtant fouillis ! Que de grotesques choses !
Ah! cette femme au bain !... Tiens! ce vase de roses!
C'est pitié ! Tout respire ici le dénuement ;
Il n'aura rien laissé pour son enterrement.
Faut-il qu'il soit à court ! Certes, il n'était pas ladre,
Ses toiles, ses dessins, n'ont pas même de cadre ! »
Leurs propos saugrenus s'éteignent par degré.
Il en est temps, ma foi... je me sens écœuré.
L'un ajoute pourtant :
« Le meilleur de l'affaire,
Ce sera le moulin et la pièce de terre.
Hors cela, je crains bien... »
Le reste m'échappa,
Car une main discrète à ma porte frappa
Comme chez un vivant.
Aussitôt le saint prêtre
Court ouvrir, et je vois sur le seuil apparaître...
Non ce n'est pas, Seigneur, un de vos chérubins
Qui se penche vers moi, qui me presse les mains,
Et, me sentant glacé sous son ardente étreinte,
Par trois fois, en pleurant, jette sur moi l'eau sainte.
C'est une femme ! hélas ! la femme que j'aimais !
Mon cœur, avant mes yeux, a reconnu ses traits !
Ah ! faut-il que cinq ans d'une lutte intestine
M'aient tenu séparé de ma jeune cousine !
Cette froideur qui naît de mesquins différends,
Qu'à leurs fils trop souvent transmettent les parents,
Sur nous deux, grâce au ciel, n'a pas eu prise encore :
Je sens plus qu'autrefois, je sens que je l'adore,
Et, certain d'un malheur à ses noirs vêtements,
Mais d'un malheur qui peut abréger mes tourments,
Dans mon cœur je m'écrie : « Ô Dieu! laissez-moi vivre !
De mes jours pour jamais ne fermez pas le livre! »
Le ciel entend ma voix, et, baume adoucissant,
La sublime espérance en mon âme descend...
À genoux près de moi son ange est en prière.
Mes cousins sont rentrés. Vers mon vieux secrétaire
Un mutuel instinct les pousse tous les deux.
« Eh ! que ne l'ouvrons-nous ? se disent-ils des yeux.
— Devant lui ?
— Pourquoi pas ? Avec tous nos scrupules,
Nous finissons, ma foi ! par être ridicules. »
Et les voilà fouillant, vidant chaque tiroir,
Crispés ou radieux par le doute ou l'espoir,
Lisant tous mes papiers et semblant s'en repaître :
Dans ma propre maison je ne suis plus le maître !
Que vois-je ?... Entre leurs mains cette idylle du cœur,
Parfum de mes vingt ans ?... Ils l'ouvrent sans pudeur
Et la froissent, disant :
— « Quoi ! pas la moindre clause
Qui nous fasse héritiers? »
Puis, après une pause :
— « Cousine, pourquoi donc rester auprès du mort ?
Venez ; nous tirerons tous ses bijoux au sort. »
Mais elle s'est levée à ce honteux langage ;
Se contenant à peine, et, le rouge au visage :
— « Ah çà ! mes beaux cousins, pour qui me prenez-vous ?
Quand il est encor là, partager ses bijoux ?...
Jamais ! Emportez-les et parez-en vos femmes ;
Je ne vous connais plus... vous êtes des infâmes ! »
Et sa main décrochant un ravissant pastel,
Elle le baise ainsi qu'on embrasse, à l'autel,
Une relique sainte. Image douce et chère !
C'est mon plus beau trésor... le portrait de ma mère
Alors, les traits empreints de cette gravité
Qui répand sur la femme une étrange beauté :
— « Vous pouvez à loisir faire votre partage ;
Je ne demande rien : voilà mon héritage ! »
Confus ils sont sortis.
Ô malédiction !!!
Ainsi, la seule enfant digne d'affection
Que j'eusse pu, d'un mot, sauver de la misère,
Se débattra toujours sous son horrible serre !
Impardonnable oubli !!! Mais suis-je criminel ?
Je me sentais si fort... donc j'étais éternel !
Le jour tombe. — À travers l'indécise pénombre,
J'aperçois, dans un coin, un coffre long et sombre :
Mon cercueil ! et tout près, mes aimables cousins,
Le sourire à la lèvre et se frottant les mains.
Rien ne m'est épargné dans mon affreux supplice :
— « Cousine, éloignez-vous pour qu'on l'ensevelisse. »
Mais elle :
— « Quoi ! déjà ? Demain, il sera temps.
On raconte, parfois, de si grands accidents...
Regardez ! On dirait que sa pâleur s'efface ;
Que de la vie en lui reparaît quelque trace ?
— Pauvre enfant ! Attendons autant qu'il vous plaira,
Jamais le cher cousin ne ressuscitera. »
Nuit que je n'oublierai jamais ! Cette épouvante
Qu'inspire le cadavre, elle, avec ma servante,
L'a vaincue ! Et que dis-je ? à l'envi, tour à tour,
L'une et l'autre, en priant, m'a veillé jusqu'au jour.
Quelle frayeur, pourtant, lorsque sur ma prunelle
Leurs doigts ont abaissé ma paupière rebelle,
Et que jusqu'à trois fois se sont rouverts mes yeux
Se dilatant encor dans les derniers adieux !
. . . . . . . . . .
Oh ! que le temps est long, et que le soleil tarde !
Pour tromper les moments de la lugubre garde,
Ma servante s'est mise à raconter sur moi,
En les certifiant comme articles de foi,
Cent traits de ma jeunesse et mon adolescence,
Et j'entendais alors passer dans le silence
Un soupir... un sanglot à demi comprimé.
Que j'étais malheureux ! Je me sentais aimé !!!
« Si j'avais seulement la plus modeste rente !
Dit, le sourcil froncé, tout à coup, ma servante,
Il ne s'en irait pas ainsi, le cher garçon,
Comme un pauvre !... et je sais bien de quelle façon...
— Comme un pauvre ?
— Oui, parbleu ! c'est en dernière classe
Qu'on va nous l'emporter. Croyez-vous qu'on l'enchâsse ?
Ses cousins, ne trouvant ni legs ni testament,
Ont ordonné la chose... économiquement.
— Et moi, je le défends. Tout ce que j'abandonne,
Je l'exige à cette heure, et la loi me le donne.
Le temps presse.... Ecoutez :
Je veux qu'un écusson
Porte en lettres d'argent le chiffre de son nom.
Ce que ferait pour lui sa mère encor vivante,
Je veux le faire ici, car je la représente.
C'est un devoir, je veux l'accomplir jusqu'au bout.
Plutôt que d'y faillir, eh bien ! je vendrai tout. »
Enfin le jour paraît. Les cloches ébranlées
Jettent jusques à moi leurs funèbres volées.
À chaque coup du glas lentement répété,
J'entre de plus en plus dans mon éternité.
Deux hommes du métier, malgré l'heure, en goguette,
Me font, en ricanant, ma dernière toilette.
L'un me prend par les pieds et l'autre sous les bras ;
Me voilà dans ma bière, enveloppé de draps.
Tout est dit !!! Du couvercle on va visser la planche...
Quand sur moi tout à coup une femme se penche...
Je sens de longs ciseaux courir dans mes cheveux...
Une lèvre à mon front met un baiser pieux !...
Sous ce baiser de sœur, ô miracle ! ô prodige !
Tel que l'arbre, au printemps, qui redresse sa tige,
Un changement étrange en moi s'est accompli :
Tout semble se détendre en mon corps assoupli ;
Ma paupière s'abaisse et ma prunelle roule....
Ciel ! je sens sur ma joue une larme qui coule !
Puis j'entends un grand cri !... C'est la sublime enfant :
« Accourez... accourez... il vit… il est vivant !!! »
. . . . . . . . . .
Mes cousins aussitôt m'ont fui comme la peste.
. . . . . . . . .
Ami, de ce roman te dirai-je le reste ?
Ton cœur a pressenti déjà son dénouement :
Je fais un bon contrat au lieu d'un testament.