«
Quiconque a visité Strasbourg, avant la guerre,
A bien connu Dickmann, un ancien militaire
À la moustache blanche, au bras gauche amputé,
Sous des sourcils en brosse à l'œil vif abrité.
Dick — c'était son surnom — un de ces durs à cuire
Qu'on voyait par milliers sous le premier Empire.
Comme il avait laissé son bras à Waterloo,
Sa ville avait cru bien de lui faire cadeau
D'un poste recherché. Par faveur spéciale,
On l'avait proclamé guide à la cathédrale.
Mais quel guide c'était ! Il vous électrisait !
Après son Empereur, l’autre ! comme il disait,
Rien, pour lui, n'était grand comme sa vieille église ;
Nef, abside, piliers, jusqu'à la moindre frise,
Il vous détaillait tout ; et, quand sonnait midi,
Vite, il vous entraînait encore abasourdi
Et vous plantait devant la merveilleuse horloge
Dont il recommençait l'interminable éloge.
Croyez-vous qu'on fuyait ce trop verbeux conteur ?
Non. Car son bras de moins, l'étoile de l'honneur
Qu'il portait fièrement sur sa large poitrine
Faisaient que, près de lui, chacun prenant racine,
Le suivait et grimpait, pour le tableau final,
Tout en haut du beffroi.
Par-delà l'arsenal,
Quand il montrait du doigt la campagne Badoise,
Kelh, son pont de bateaux, et le Rhin bleu d'ardoise,
Il ne manquait jamais, sur le peuple voisin,
De vomir tout le fiel dont son cœur était plein.
Son geste, alors, sa voix, toute sa pantomime
Prenaient je ne sais quoi d'inspiré, de sublime.
Cinquante ans, pour le moins, des caveaux à la tour
Il guida l'étranger : mais arriva le jour
Où, forcément, il dut songer à la retraite :
Ses yeux n'y voyaient plus d'une façon bien nette,
Et trop souvent, hélas ! en leur tournant le dos,
Il décrivait le Rhin et le pont de bateaux.
Son fils le prend alors ; dans une étroite chambre
Où l'on étouffe en juin, où l'on gèle en novembre,
Le loge, et, par la loi forcé de le nourrir,
Lui donne, à contre-cœur, de quoi ne pas mourir.
Son fils !... Oh ! c'était là le point noir de sa vie !
Il l'eût voulu soldat, mais Honneur et Patrie
Sont de ces mots auxquels il n'avait pas mordu…
Au métier d'aubergiste il était descendu.
- - -
Le vieux Dick est-il mort ? Non, non ! le canon tonne ;
C'est la guerre, le siège ! — En profonde colonne
Strasbourg vole aux remparts : hommes faits, jeunes gens !
Dick ne sent plus le poids de ses quatre-vingts ans.
S'élançant avec eux, partageant leur furie :
« Il me reste, dit-il, un bras pour la patrie ! »
Et d'une pièce à l'autre on l'aperçoit courir,
De son unique bras rectifiant le tir.
À ce brave qui sent que sa ville est perdue,
Le ciel rend, on dirait, pour un instant, la vue,
Et peut-être Strasbourg, l'héroïque cité,
Ne doit qu'à lui d'avoir si longtemps résisté.
Mais tout est consommé ! Strasbourg est pris !... Silence !
C'était écrit. — Faut-il de la carte de France,
Et quand pour te sauver chacun s'est surpassé,
Faut-il donc que tu sois à jamais effacé !
Dickmann a regagné sa méchante mansarde,
Désespéré! — Son fils, un matin s'y hasarde.
Il frappe :
— « Tiens ! c'est toi, mon garçon, que veux-tu ? »
Depuis tous nos malheurs je ne t'avais point vu. »
— « Mon père, je venais pour vous parler... de choses...
— « Achève !... tu rougis ?... On dirait que tu n'oses...
— » C'est que... Bref, nous avons jusqu'à demain, jeudi,
» Pour opter : les délais expirent à midi. »
— « Opter ! Quel est ce mot ? Les délais !... Ta cervelle
» S'est noyée, on le voit, dans la bière nouvelle. »
— « Vous vous trompez, mon père, et je n'ai pas trop bu ;
» Vous feignez d'ignorer ce que chacun a su :
» Que tout Alsacien (un décret le commande)
» Doit choisir ou la France ou la terre allemande.
» Moi, mon petit commerce allant paisiblement,
» J'en ai pris mon parti... je me fais Allemand. »
— « Tu te fais Allemand ?... et c'est devant ton père
» Que tu viens l'avouer ? Lâche ! rentre sous terre.
» Mauvais fils ? passe encor ! mais, mauvais citoyen ?
» Oh ! tu me fais douter que ton sang soit le mien.
» Où donc as-tu puisé ce cœur bas et rapace ?
» Va-t'en... de toi j'ai honte... oui, c'est moi qui te chasse ;
» Je te mau...
— « Patience! écoutez jusqu'au bout :
» Que pour nos ennemis vous ayez peu de goût,
» D'accord : mais sachez bien qu'en leur faisant la mine,
» Vous les éloignez tous... et que c'est ma ruine.
» Mon père, croyez-moi, demain allez opter. »
— « Misérable ! tu viens ici pour m'insulter ? »
— « Non ; mais il faut subir les lois de la conquête
» Ou bien cherchez un toit où poser votre tête,
» Car pour vous, désormais, je ne serai plus rien. »
— « C'est là ton dernier mot ?... tu me chasses ?... C'est bien.
» Je serai déjà loin à la prochaine aurore,
» N'emportant avec moi qu'un lambeau tricolore,
» Cet aigle... ce portrait de mon vieil Empereur,
» Car c'est tout ce que j'ai... mais je garde l'honneur !
» Je quitterai l'Alsace et j'irai... que m'importe !
» Au hasard... devant moi ! — Quand s'ouvrira la porte
» De quelque paysan au mendiant lassé,
» Il lui racontera les gloires du passé.
» Je redirai les noms de ces foudres de guerre
» Devant qui tant de rois fuyaient, rentraient sous terre,
» Jusqu'à ce qu'un passant me trouve, un beau matin,
» Dans le creux d'un fossé... mort de froid et de faim. »
Son fils s'est éloigné.
Lors le vieux militaire
A tiré d'un bahut, comme d'un reliquaire,
Une capote usée à double galon d'or
Attestant que jadis il fut sergent-major ;
Sabre rouillé, fusil, shako, buffleterie,
Tout ce qui lui servait à sauver la patrie :
De sa lèvre brûlante, il approche, à la fois,
Le portrait, le drapeau tricolore... sa croix...
Et puis…
Le lendemain, au chant de l'alouette,
Son fils est à sa porte. Il frappe... ouvre... s'arrête...
Il a vu sur la dalle un long filet de sang.
La tête renversée, affaissé sur un banc,
Son père est là, vêtu de son vieil uniforme :
« Approche, parricide ; oh ! ne crains pas qu’il dorme ! »
Il hésite, il avance... et recule d'horreur :
Le vieillard s'est planté sa baïonnette au cœur !
Un papier grand ouvert, près de lui, sur la table,
Révèle, en mots épars, son projet détestable :
« Fils ingrat... Pauvre Alsace !... Allemand, moi ?... Jamais !
Enfin d'un jet hardi :
Je veux rester Français !!!