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Elle est charmante encor malgré ses quarante ans.
Dans ses cheveux de jais quelques rares fils blancs
Peuvent seuls accuser, sans révéler son âge,
Qu'elle en est de la vie au verso de la page. —
Lui, vieux avant le temps, le visage fané,
Paraît de prime-abord au moins son frère aîné. —
Ils se font vis-à-vis près de la cheminée.
Elle présente au feu sa mule satinée
Qui d'un jupon plissé dépasse un peu le bord.
Lui, tout pensif, mordille un jonc à pomme d'or.
Ils ne se disent rien : mais parfois le silence
Et les regards baissés ont bien leur éloquence.
Pour les moins clairvoyants cet air embarrassé
Est un signe certain qu'ils ont beaucoup causé.
Tous deux semblent enfin se dégager d'un rêve ;
Leur dialogue intime et se suit et s'achève :
LUI.
Ainsi, belle comtesse ?
ELLE.
Ainsi donc, cher baron ?
Je n'ai rien à vous dire... ou du moins rien de bon.
LUI.
Quoi ! vous me refusez ce reste d'espérance
Qu'un jour...
ELLE.
Mais, cher baron, vous tombez en enfance !
Pour me poursuivre ainsi, que vous ai-je donc fait ?
Je ne peux, plus longtemps, vous servir de jouet.
Vous voulez m'épouser ?... moi qui fus votre mère,
Et qui même en remplis l'intime ministère !
Fi! le vilain ingrat ! vous avez oublié
Que de mes mains, souvent, vous fûtes châtié !
LUI.
Cruelle ! votre front n'a pas encore de rides,
Quand je compte déjà parmi les invalides !
Oui, le sort m'a frappé de ses plus rudes coups
Lorsque vous fleurissiez à l'ombre d'un époux ;
Mais je n'attendais pas cette dernière épreuve !
Vous voulez donc rester éternellement veuve ?
Je vous aime depuis... toujours, vous savez bien ?
Mon âge vous fait-il fuir un autre lien ?
Regardez ! je suis vieux, archi-vieux, je vous jure.
Tenez, ce qui pourrait recrépir ma figure,
Ce serait... ce serait... la naissance d'un fils,
Car nous en aurions un, c'est moi qui vous le dis,
ELLE.
Assez, baron, assez ; trop de feu, de jeunesse !
Dieu merci, je n'ai pas engagé ma promesse.
Sur un pareil sujet, croyez-moi, brisons là,
Ou vous me forceriez d'y mettre le holà.
Nous avons fait tous deux trop longtemps fausse route ;
Retournons au passé. — Votre esprit en déroute
Peut-il s'y retrouver ? Voulez-vous mon secours ?...
Vous égreniez, je crois, vos premières amours.
Après, baron?...
LUI.
C'est tout, comtesse.
ELLE.
C'est tout ? — Vos écarts de jeunesse
Qui devaient me faire pâmer,
Se résument à quelques belles
Qui furent plus ou moins cruelles,
Avant de se laisser aimer ?
LUI.
Hélas ! oui. Je ne sais pas de plus vieille histoire,
Comtesse, et puis, d'ailleurs, j'ai si peu de mémoire !
Jugez-en : je me perds quand je vais seul au Bois,
Et pour multiplier je compte sur mes doigts !
ELLE.
Baron, c'est d'une invraisemblance !...
Quoi ! de mes souvenirs d'enfance,
Pour vous, je vide tout l'écrin,
Et pas un brin d'herbe, une rose,
Un grain de blé... la moindre chose
Ne vient vous barrer le chemin ?
LUI.
Attendez donc ! — Je crois me souvenir, comtesse...
ELLE.
Enfin, nous y voilà !
LUI.
De certaine prouesse...
Vous me pardonnerez, car c'est déjà si loin
Que bien probablement de vous j'aurai besoin.
ELLE.
De moi ?... Vous plaisantez ?
LUI.
Non, non, sur ma parole,
Et vous saurez encor par cœur tout votre rôle.
— C'était en plein mois d'août, par un jour étouffant,
Vous étiez déjà grande et j'étais un enfant.
Je vous vois, les cheveux flottants dans leur résille,
Me prendre par la main, m'entraîner à la grille
Du château paternel, et contempler longtemps
Les braves moissonneurs travailler dans les champs.
Avec vous je me vois, par une sombre allée,
Descendre tout à pic au fond de la vallée,
Traverser le torrent et frapper au moulin,
Y demander du lait, la miche de gros pain,
L'émietter aux canards sous les saules qui tremblent,
Aux poules, aux poussins en tas qui se rassemblent.
C'est à qui prendra part au champêtre festin,
Et les plus effrontés mangent dans notre main.
ELLE, (vivement.)
C'est vrai !
LUI.
— Puis vous m'avez raconté la légende
D'un fier guerrier épris de la belle Yolande ;
Puis vous avez chanté. — Le régulier tic-tac
Du moulin me berçant comme dans un hamac,
Je me suis endormi. Sous mes paupières closes
Ont passé, repassé de si splendides choses,
Qu'en m'éveillant... Allons ! je ne me souviens plus !
Dans un lointain obscur tout est vague, confus.
Comtesse, aidez-moi donc. — Je fis quelque sottise ;
N'est-ce pas ?
ELLE.
Voulez-vous une entière franchise ?
LUI, (vivement.)
Vous vous souviendriez ?...
ELLE.
Comme d'hier, baron ;
Et si jamais aveu, si déclaration
M'arriva plus subite et plus sans gêne, en somme,
Je veux, sur ma parole, aller le dire à Rome !
LUI, (finement.)
Ah ! vous vous souvenez ?
ELLE.
Bien trop, méchant vaurien :
Je vois sur mes genoux votre front ; dans le mien
Votre regard perdu, ravi, comme en extase...
LUI.
Et puis ?...
ELLE.
Et puis vous me dites sans périphrase :
« Je voudrais bien vous embrasser. »
Comme, pour me débarrasser
De cette simple espièglerie,
Je réponds avec brusquerie :
« Allons, prenez-en pour un sou ! »
Je crois que vous devenez fou.
Tout autour de ma tête un de vos bras se noue,
Je sens deux gros baisers qui sonnent sur ma joue ;
On eût dit, ma parole, un jeune nourrisson
Sur le sein maternel attaché sans façon.
Je me dégage enfin de cette étreinte folle,
Et vous en veux punir... non pas comme à l'école,
Mais par une semonce, en vous grondant bien fort ;
Quand vos regards navrés me prouvent que j'ai tort.
(Avec émotion.)
Dans vos yeux j'aperçois de véritables larmes ;
Le vainqueur, devant moi, mettrait-il bas les armes ?
Voudrait-il par hasard une absolution
De son audace ? — Ah ! bien oui ! — La contrition
À pousser dans votre âme était déjà bien lente !
Me tirant par la robe et d'une voix dolente...
LUI, (l'interrompant.)
Assez, je me souviens.
ELLE.
« Berthe, » me dites-vous,
LUI, (la suppliant des yeux.)
« Laissez-m'en prendre pour deux sous ! »
(Elle lui abandonne sa main qu'il baise à plusieurs reprises.)